Publié le 8 décembre 2025 à 15h00. Des fuites de documents révèlent une campagne de lobbying coordonnée par des géants américains et européens pour affaiblir de nouvelles réglementations européennes sur les droits de l’homme et l’environnement, soulevant des questions sur l’influence des entreprises sur les décisions politiques à Bruxelles.
- Des entreprises comme ExxonMobil, Koch Industries et TotalEnergies ont fait pression pour modifier des règles obligeant les sociétés à surveiller et à prévenir les abus dans leurs chaînes d’approvisionnement.
- Une société de conseil new-yorkaise, Teneo, a aidé ces entreprises à identifier les eurodéputés influents et à élaborer une stratégie de lobbying ciblée.
- Les documents divulgués montrent une volonté d’influencer des personnalités clés de la Commission européenne et de diviser les groupes politiques au Parlement européen.
Des documents internes, consultés par l’Irish Times et partagés avec l’organisation néerlandaise Somo, dévoilent une stratégie sophistiquée déployée en mai dernier lors d’une session du Parlement européen à Strasbourg. Un groupe ad hoc, baptisé « Table ronde sur la compétitivité », regroupait des entreprises américaines et européennes de premier plan, dont ExxonMobil, Koch Industries, la société minière Nyrstar, TotalEnergies, et la multinationale de location de voitures Enterprise Mobility, ainsi que des banquiers de JP Morgan et d’autres acteurs économiques.
Ces entreprises, conseillées par la société Teneo basée à New York, cherchaient à influencer l’adoption de deux nouvelles réglementations européennes. La première visait à imposer aux grandes entreprises une obligation de diligence raisonnable pour identifier et remédier aux violations des droits de l’homme et aux atteintes à l’environnement au sein de leurs chaînes d’approvisionnement. La seconde concernait la publication régulière de rapports sur l’impact environnemental de leurs activités.
Le timing de cette offensive coïncidait avec le début du second mandat de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui avait fait de la compétitivité économique de l’Europe une priorité, promettant une « simplification » des réglementations européennes pour alléger la charge administrative pesant sur les entreprises.
Les documents révèlent que Teneo a été mandatée par ExxonMobil, Koch et d’autres sociétés pour les aider à « adoucir » ces deux règles. Les lobbyistes ont dressé une liste d’eurodéputés influents susceptibles d’avoir leur mot à dire sur la modification de ces lois et ont organisé une série de réunions avec eux lors d’une session de vote mensuelle à Strasbourg en mai. Des représentants de Teneo, ainsi que des lobbyistes d’ExxonMobil, Koch Inc, JP Morgan, Enterprise Mobility, TotalEnergies et Nyrstar, ont participé à ces rencontres.
Selon un rapport daté du 9 mai, les groupes politiques de centre et de gauche (Renew, les Socialistes et Démocrates, et les Verts) semblaient divisés sur ces questions. Le Parti populaire européen (PPE), qui comprend des partis de centre-droit de plusieurs pays européens, était quant à lui jugé « ouvert » à une collaboration avec des partis populistes d’extrême droite. Le groupe estimait que la pression extérieure et le « bruit » médiatique seraient essentiels pour orienter le débat.
Les entreprises se sont notamment opposées à l’application des règles de diligence raisonnable aux multinationales établies en dehors de l’UE, mais réalisant un chiffre d’affaires important en Europe, et à leur responsabilité en cas de non-respect involontaire des nouvelles règles. Elles ont également cherché à intensifier leurs efforts de lobbying auprès des gouvernements nationaux.
Des diapositives datées du 16 mai identifiaient des « cibles de premier niveau » au sein des commissions juridiques, financières et autres du Parlement européen, ainsi qu’une liste secondaire d’eurodéputés susceptibles d’être convaincus de soutenir leur position. Les gouvernements d’Espagne, de Suède, du Danemark et des Pays-Bas étaient considérés comme des opposants potentiels et devaient être « neutralisés ».
Le chancelier conservateur allemand Friedrich Merz était perçu comme un allié potentiel dans cette démarche de déréglementation. Les négociations commerciales entre l’UE et les États-Unis ont également été évoquées comme un levier potentiel pour influencer Bruxelles.
Le président français Emmanuel Macron a également pris position publiquement lors d’un sommet économique à Versailles, appelant à l’abolition des règles de diligence raisonnable. Une analyse interne de cette intervention le décrivait comme un tacticien habitué à se mettre en avant, mais soulignait que le gouvernement français était désormais aligné sur cette position.
Les documents montrent que les responsables des commissions parlementaires se sont montrés « extrêmement défensifs » face aux propositions visant à réécrire en profondeur les lois. En juin, les lobbyistes de Teneo et des entreprises sont retournés à Strasbourg pour « rattraper les cibles restantes » et profiter des « rencontres imprévues ».
Au total, le groupe a rencontré 18 eurodéputés et leurs assistants, et a affiné sa stratégie en vue d’un vote clé prévu en octobre. Il envisageait notamment une campagne sur les réseaux sociaux, notamment LinkedIn, en utilisant des « publications sombres » sponsorisées, non visibles sur le profil de l’entreprise.
La coalition ad hoc espérait obtenir une « majorité de droite » au Parlement, ce qui nécessiterait probablement le soutien des partis d’extrême droite, pour affaiblir certaines dispositions des lois. Des « députés européens amis » étaient invités à déposer des amendements et à « veiller à ce que les députés européens de droite se rendent aux urnes ».
Les documents datés du 11 juillet prévoyaient également de faire pression sur les responsables de la Commission européenne pour qu’ils acceptent une « simplification significative » des réglementations. Les entreprises individuelles devaient également contacter les gouvernements nationaux. ExxonMobil devait ainsi faire pression sur l’Allemagne, la Hongrie et la Roumanie, tandis que Koch Inc s’occuperait de la Pologne et TotalEnergies de la France et du Danemark. Enterprise Car Rental, présente en Irlande, devait également faire pression sur le gouvernement irlandais.
Au sein de la Commission européenne, la présidente Ursula von der Leyen, son principal conseiller Bjoern Seibert, et le commissaire européen à la Justice Michael McGrath étaient identifiés comme des « cibles » à influencer. Une note interne suggérait qu’Enterprise Mobility pourrait servir de « pont » vers le commissaire irlandais.
Une porte-parole de M. McGrath a déclaré que le commissaire n’avait jamais rencontré de représentant de l’entreprise de location de voitures et qu’aucune rencontre n’avait été sollicitée. ExxonMobil a tenté de rencontrer M. McGrath pour discuter des règles de diligence raisonnable, mais il a refusé.
Evie Clarke, coordinatrice de la Coalition irlandaise pour les entreprises et les droits de l’homme, a dénoncé une « campagne transnationale coordonnée visant à remodeler la législation en secret, portant atteinte à la protection de l’environnement, aux droits des travailleurs et à la responsabilité démocratique ».
Contactée, Teneo a déclaré qu’elle ne divulguait pas les détails de ses missions de conseil, mais qu’elle avait aidé plusieurs entreprises à communiquer leurs préoccupations concernant l’impact potentiel des réglementations sur la compétitivité européenne. ExxonMobil a affirmé avoir clairement exprimé son opinion sur le caractère bureaucratique des nouvelles règles et avoir participé à un débat ouvert avec les décideurs politiques. TotalEnergies a déclaré qu’elle menait ses activités de lobbying dans le respect des lois et réglementations en vigueur. Les autres entreprises impliquées n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.
