Publié le 2025-12-01 08:33:00. L’essor de l’intelligence artificielle (IA) bouleverse le secteur du conseil, entraînant un gel des salaires d’entrée pour les jeunes diplômés et une profonde remise en question des structures hiérarchiques traditionnelles. Les grands cabinets de conseil anticipent une baisse de leurs besoins en personnel junior, privilégiant désormais des profils plus expérimentés et spécialisés.
- Les salaires de départ restent figés pour la troisième année consécutive chez McKinsey, Boston Consulting Group et d’autres grands cabinets.
- L’IA permet d’accroître la productivité, réduisant ainsi le besoin d’analystes juniors et exerçant une pression à la baisse sur les rémunérations.
- Les cabinets de conseil envisagent de nouvelles structures organisationnelles, moins pyramidales, pour s’adapter à l’évolution du marché.
Les cabinets de conseil majeurs ont pris la décision de maintenir les salaires d’entrée à leur niveau actuel pour 2026, une situation qui perdure depuis trois ans. Selon Management Consulted, une entreprise spécialisée dans l’accompagnement des candidats, et des sources internes, les offres d’emploi de cabinets tels que McKinsey et Boston Consulting Group (BCG) pour les diplômés de 2026 ne prévoient aucune augmentation par rapport à cette année. Cette approche prudente en matière de recrutement concerne les principaux recruteurs de jeunes diplômés et de titulaires de MBA.
Namaan Mian, directeur des opérations de Management Consulted, explique que l’intégration de l’IA au sein des entreprises se traduit par des gains de productivité significatifs. Il souligne que la capacité à obtenir une valeur ajoutée plus importante avec un effectif junior réduit exerce une pression sur les salaires.
« La mise en œuvre de l’IA au sein des entreprises entraîne de réelles améliorations de la productivité. »
Namaan Mian, directeur des opérations de Management Consulted
Il ajoute que la perturbation causée par l’IA est particulièrement marquée dans les services professionnels et le secteur technologique.
En 2024 et 2025, les rémunérations globales (salaire et primes) pour les nouveaux diplômés aux États-Unis se situaient entre 135 000 $ (116 205 €) et 140 000 $ chez McKinsey, BCG et Bain & Co. Les titulaires de MBA pouvaient quant à eux prétendre à des revenus compris entre 270 000 $ et 285 000 $. Les trois entreprises concernées n’ont pas souhaité commenter ces chiffres. Les cabinets du “Big Four” – Deloitte, EY, KPMG et PwC – affichent une stagnation encore plus longue, sans augmentation de salaire depuis 2022.
Marco Amitrano, dirigeant de PwC au Royaume-Uni, a annoncé une réduction des embauches de jeunes diplômés pour 2025. En octobre dernier, PwC avait déjà indiqué qu’elle ne parviendrait pas à atteindre son objectif initial d’augmenter ses effectifs mondiaux de 100 000 personnes d’ici 2026, un objectif fixé avant le développement de l’IA générative. Mohamed Kande, président mondial de PwC, a déclaré au Financial Times en octobre que l’IA avait déjà amélioré la productivité de ses équipes. Lors d’une interview à la BBC le mois dernier, il a précisé que PwC recherchait désormais des profils différents, notamment davantage d’ingénieurs.
« Nous recherchons un ensemble de personnes différent de notre profil traditionnel de candidats, y compris davantage d’ingénieurs. »
Mohamed Kande, président mondial de PwC
Cette évolution est commune à de nombreux cabinets de conseil, selon Mian de Management Consulted. L’IA réduit le besoin d’analystes généralistes chargés d’analyser les données et de synthétiser les informations pour élaborer des présentations stratégiques. Les entreprises privilégient désormais des profils plus spécialisés et expérimentés, car elles se concentrent davantage sur l’implémentation de technologies et de solutions d’IA que sur le conseil en stratégie traditionnel.
« Il est plus difficile de recruter une personne de 23 ans pour ce genre de projets plutôt qu’une personne expérimentée. »
Namaan Mian, directeur des opérations de Management Consulted
Certains acteurs du secteur estiment que cette approche plus conservatrice en matière d’embauche anticipe les gains de productivité liés à l’IA, plutôt que de simplement en constater les effets. Deux cadres supérieurs de cabinets du “Big Four” prévoient une diminution d’environ 50 % du recrutement de jeunes diplômés au Royaume-Uni au cours de l’année à venir. L’un d’eux explique que cette tendance est à la fois liée à un marché plus difficile et à une anticipation de l’impact de l’IA, notamment en raison de l’augmentation des coûts du travail (cotisations sociales, salaire minimum, etc.). Il estime qu’il pourrait être plus judicieux d’investir dans l’IA et la délocalisation plutôt que dans les ressources humaines.
Ce bouleversement pourrait remettre en question la structure pyramidale traditionnelle des cabinets de conseil, caractérisée par un grand nombre d’employés de niveau inférieur et une culture de promotion ascendante. Certains experts évoquent une structure en “obélisque”, avec moins de niveaux hiérarchiques et moins de personnel junior, tandis que d’autres prédisent un modèle en “sablier”, plus étroit au niveau intermédiaire en raison de l’automatisation des tâches routinières. Antonio Alvarez III, responsable européen du cabinet Alvarez & Marsal, plaide pour un “modèle en boîte”, alignant plus étroitement le nombre de cadres supérieurs et de juniors, en s’appuyant davantage sur des professionnels expérimentés que sur de vastes équipes d’analystes débutants.
Alvarez ajoute que, même si l’IA devrait améliorer l’analyse et réduire le besoin de personnel junior, elle devrait également stimuler la demande globale de services de conseil, compensant ainsi les pertes d’emplois.
« Même si nous espérons que l’IA améliorera l’analyse et réduira le besoin de main-d’œuvre de niveau subalterne, nous prévoyons également qu’elle augmentera la demande globale pour nos services, créant ainsi des compensations naturelles. »
Antonio Alvarez III, responsable européen du cabinet Alvarez & Marsal
Après plusieurs années de croissance modérée, les cabinets de conseil cherchent à déployer l’IA en interne pour améliorer leurs marges bénéficiaires et démontrer son potentiel à leurs clients, souvent sceptiques. Rob Hornby, co-directeur général du cabinet AlixPartners, souligne que les clients demandent à juste titre des preuves de l’utilisation de l’IA.
« Les clients demandent à juste titre : que faites-vous ? »
Rob Hornby, co-directeur général du cabinet AlixPartners
Il ajoute que l’intégration de l’IA est devenue une sorte de “certification” pour démontrer la capacité d’une entreprise à innover.
PwC a supprimé 150 postes de back-office aux États-Unis, justifiant cette décision par sa transformation numérique. McKinsey a récemment supprimé 200 emplois informatiques dans le monde, affirmant que l’IA ouvre de nouvelles perspectives d’opportunités et d’impact. Accenture a réduit ses effectifs mondiaux de plus de 11 000 personnes, pour atteindre 779 000 employés en août, et a annoncé la suppression de postes dont les tâches ne peuvent pas être adaptées à l’utilisation de l’IA. Des anciens partenaires des cabinets du “Big Four” créent également des start-ups spécialisées dans l’IA, convaincus que cette technologie permettra de remplacer une grande partie du personnel junior traditionnel.
Mark Bunker, ancien associé principal de Deloitte et aujourd’hui associé directeur de Queen’s Tower Advisory, estime que la base de la pyramide hiérarchique va se rétrécir à mesure que les tâches routinières seront automatisées, tandis que le besoin d’expertise et de jugement au sommet deviendra encore plus crucial. Cependant, tous les dirigeants ne sont pas d’accord sur la disparition de la structure pyramidale. Eric Kutcher, président de McKinsey pour l’Amérique du Nord, a annoncé en septembre que l’entreprise prévoyait d’embaucher 12 % de jeunes diplômés de plus en 2026.
« Ce sur quoi nous travaillons nécessitera toujours le même niveau d’intellect, le même rythme, et vous ferez des choses que vous ne pouvez pas faire avec des machines. »
Eric Kutcher, président de McKinsey pour l’Amérique du Nord
Rob Hornby d’AlixPartners pense que la pyramide traditionnelle va probablement se contracter, mais que de nouveaux emplois seront créés, notamment aux niveaux inférieurs, pour gérer et maintenir les systèmes d’IA. Il reconnaît toutefois que l’impact net et le calendrier de ces changements restent incertains, soulignant que les révolutions industrielles et internet ont été précédées de pertes d’emplois avant de générer de nouvelles opportunités.
