La détection précoce des troubles cognitifs est entravée par un manque de confiance des médecins généralistes dans les outils d’évaluation disponibles, entraînant des retards de diagnostic et une surcharge du système de soins spécialisés. Un gériatre appelle à une meilleure dotation en instruments précis pour permettre une prise en charge plus efficace et plus rapide des patients.
Chaque trois secondes, un nouveau cas de démence est diagnostiqué dans le monde. Pourtant, le système de santé peine à répondre efficacement à ce défi croissant, selon le Dr Anthony Zizza, médecin-chef chez PACE. Il constate un écart significatif entre les intentions des politiques de santé et la réalité vécue sur le terrain.
« Nous mesurons systématiquement la tension artérielle, le poids et le cholestérol, car ces dépistages fournissent des données claires qui aident les médecins à prendre des décisions rapides et cruciales », explique le Dr Zizza. « Or, en matière d’évaluation cognitive, les médecins sont censés détecter un déclin sans disposer des outils précis dont ils ont besoin pour agir en toute confiance. »
Cette incertitude conduit souvent les médecins généralistes à orienter leurs patients vers des spécialistes, même pour des cas qui pourraient être gérés en première intention. L’attente pour consulter un neurologue est en moyenne de 34 jours, et peut dépasser trois mois pour près d’un patient sur cinq. Ce flux constant de références, souvent non justifiées par la complexité des cas, engorge le système et retarde l’accès aux soins pour les patients qui en ont réellement besoin.
Le problème ne relève pas d’un manque de compétence, mais d’un manque de confiance dans les données disponibles. Prenons l’exemple d’un patient qui obtient un score de 26 au test MoCA (Montreal Cognitive Assessment), un score considéré comme normal, mais inférieur à celui obtenu deux ans auparavant. Le médecin généraliste, conscient de cette baisse, se trouve face à un dilemme : s’agit-il d’un vieillissement normal, de signes de troubles cognitifs légers, ou d’une situation nécessitant une investigation plus approfondie ?
« Face à cette incertitude, et à la responsabilité d’annoncer un diagnostic potentiellement bouleversant, la plupart des médecins préfèrent référer le patient à un spécialiste », souligne le Dr Zizza. « C’est une réaction compréhensible, mais elle a des conséquences importantes. »
L’utilisation d’évaluations cognitives précises, qui fournissent des données détaillées et permettent de suivre l’évolution des performances du patient, pourrait changer la donne. Ces outils permettraient aux médecins généralistes de prendre des décisions éclairées, de lancer des interventions ciblées, et de réserver les consultations spécialisées aux cas les plus complexes.
« Imaginez un médecin qui, lors d’une visite de routine, dispose d’une évaluation cognitive qui révèle un déclin subtil mais constant dans des domaines spécifiques », illustre le Dr Zizza. « Il peut alors mettre en place un plan de soins personnalisé, offrir des conseils clairs aux patients et à leurs familles, et éviter des mois d’attente et d’anxiété. »
L’adoption de cette approche aurait également un impact financier positif, en réduisant les coûts liés aux consultations spécialisées inutiles et en améliorant le remboursement des services de santé cognitive. De plus, elle permettrait une meilleure gestion de la santé de la population, en identifiant les groupes à risque et en mettant en place des programmes de prévention ciblés.
Au-delà des considérations économiques, l’amélioration de la détection et de la prise en charge des troubles cognitifs a un impact direct sur la qualité de vie des patients et de leurs familles. Une intervention précoce peut retarder l’entrée en maison de retraite de deux ans en moyenne, réduire les risques de chutes et d’erreurs médicamenteuses, et permettre aux familles de rester ensemble plus longtemps.
« Les outils existent déjà », insiste le Dr Zizza. « Il est temps d’appliquer à la santé cérébrale les mêmes principes de mesure qui fonctionnent pour la santé cardiovasculaire : des évaluations régulières, précises et exploitables, qui renforcent la confiance des médecins et permettent une prise en charge appropriée à tous les niveaux. »