Un verdict historique et controversé a été rendu au Bangladesh : l’ancienne Première ministre Cheikh Hasina a été condamnée à mort pour « crimes contre l’humanité », non pas pour des actes liés à la guerre de 1971, mais pour la répression violente des manifestations étudiantes qui ont mis fin à son long règne en 2024.
Cette condamnation s’inscrit dans un mouvement mondial croissant visant à remettre en question l’immunité des chefs d’État, une tendance amorcée à la fin des années 1990 avec l’acte d’accusation contre le président yougoslave Slobodan Milošević. Des condamnations ultérieures, comme celles de Charles Taylor (Libéria) par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone et de Hissène Habré (Tchad) par les Chambres africaines extraordinaires, ont renforcé cette idée que les dirigeants ne sont pas au-dessus des lois. Le cas Habré, jugé en 2016 par un tribunal hybride au Sénégal, avait marqué une étape importante en permettant une justice africaine pour un dictateur africain.
L’affaire Hasina se distingue toutefois par un élément clé : contrairement à Taylor et Habré, jugés pour des atrocités commises il y a des décennies, elle a été condamnée par un tribunal national, le Tribunal pénal international, pour avoir ordonné la répression meurtrière d’un mouvement politique dans le cadre d’une lutte pour sa propre survie. Ironiquement, c’est bien Cheikh Hasina qui avait relancé ce tribunal en mars 2010, initialement pour juger des crimes présumés commis pendant la guerre de 1971.
Le verdict soulève des questions fondamentales sur la légitimité de la justice transitionnelle. La condamnation de Hasina, prononcée par contumace alors qu’elle est en exil, affaiblit la valeur juridique de la décision. Les tribunaux internationaux, tels que la Cour pénale internationale (CPI), le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) et le Tribunal international pour le Rwanda (TPIR), évitent généralement les procès par contumace pour les crimes les plus graves, estimant que l’accusé doit avoir la possibilité de se défendre et de confronter les preuves.
De plus, l’origine nationale du tribunal place le gouvernement intérimaire actuel dans une position délicate. Un nouveau régime peut-il rendre une justice impartiale à l’encontre de son prédécesseur, ou s’agit-il simplement d’une forme de justice du vainqueur ? Si le processus est perçu comme une vengeance politique, il risque de ne pas créer de précédent juridique solide et de perpétuer un cycle de violence et d’instabilité.
Le cas Hasina s’inscrit dans un contexte mondial où la responsabilisation des individus puissants reste un défi majeur. La CPI a rencontré des difficultés à faire exécuter ses mandats contre des personnalités comme l’ancien président soudanais Omar al-Bashir et le président russe Vladimir Poutine. La récente demande du procureur de la CPI de mandats d’arrêt contre des dirigeants israéliens et du Hamas a également suscité une forte opposition politique internationale.
Cette affaire contribue à la perception d’une application sélective de la justice : il est facile de poursuivre les vaincus, mais presque impossible de toucher les puissants. Ce manque d’équité risque de discréditer la justice internationale et de renforcer le cynisme du public. Pour les autocrates, cela confirme que le meilleur moyen d’échapper à la justice est de rester au pouvoir à tout prix.
La condamnation de Cheikh Hasina a une portée morale importante. Elle démontre que les dirigeants politiques peuvent être tenus responsables de leurs actions. Cependant, pour que cette responsabilisation soit véritablement significative, elle doit être perçue comme juste, cohérente et fondée sur des procédures régulières. L’issue de l’affaire dépendra désormais des mécanismes d’appel et de révision. La transparence, la clarté de la procédure et la possibilité d’une contestation judiciaire réelle détermineront la manière dont ce verdict sera interprété au Bangladesh et dans le monde entier. Si les prochaines étapes respectent les normes reconnues, l’affaire pourrait être considérée comme un pas vers une plus grande responsabilisation. Sinon, elle risque de n’être qu’un nouvel épisode dans la longue histoire des règlements de comptes politiques.
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