Publié le 11 décembre 2025 à 08h48. Un projet de loi visant à limiter les dynasties politiques a été déposé aux Philippines, une initiative paradoxale menée par des figures influentes dont les familles sont elles-mêmes ancrées dans le paysage politique du pays.
- Le projet de loi, présenté conjointement par le président de la Chambre des représentants Bojie Dy et le chef de la majorité Sandro Marcos, définit les dynasties politiques comme une concentration de pouvoir entre personnes liées par des liens familiaux.
- Bien qu’il vise à encadrer les dynasties, le texte comporte des lacunes significatives, notamment l’absence d’interdiction des alliances inter-niveaux de gouvernement et la possibilité pour les membres d’une même famille de se succéder à des postes élus.
- L’initiative, bien qu’apparemment contredisant leurs propres intérêts, intervient après une demande du président Ferdinand Marcos Jr. d’adopter une législation sur les dynasties politiques.
Le dépôt de ce projet de loi, le mercredi 10 décembre, marque une étape officielle dans les efforts de la majorité parlementaire pour adopter une mesure qui, en apparence, va à l’encontre de leurs intérêts. Le président Ferdinand Marcos Jr. avait précédemment « chargé » le Congrès d’approuver un projet de loi définissant les dynasties politiques.
Le texte de cinq pages (hors notes explicatives) définit une dynastie politique comme « la concentration et la domination du pouvoir politique électif par des personnes liées les unes aux autres ». Il précise qu’une relation dynastique existe lorsqu’il existe un lien familial entre un élu sortant et une personne apparentée jusqu’au quatrième degré de consanguinité ou d’affinité. Cela inclut non seulement le conjoint, les parents, les enfants et les frères et sœurs, mais également les grands-parents, petits-enfants, tantes, oncles, neveux, nièces, cousins, beaux-parents et arrière-grands-parents.
Sur le papier, interdire ce type de relations politiques représenterait un défi majeur pour de nombreux législateurs, dont beaucoup sont eux-mêmes issus de dynasties. Cependant, le projet de loi de Dy et Marcos présente des nuances importantes.
Il ne s’applique pas aux dynasties qui s’étendent sur différents niveaux de gouvernement ou dans des juridictions distinctes. De plus, il autorise un membre d’une dynastie à succéder immédiatement à un parent sortant lors des prochaines élections. Enfin, il ne traite pas des pratiques potentiellement abusives des dynasties au sein des listes de partis.
En ce qui concerne l’impact sur les dynasties existantes, le projet de loi permettrait aux membres d’une même famille d’occuper simultanément des postes à différents niveaux : un membre au niveau national (président, vice-président ou sénateur), un autre au niveau provincial (gouverneur, vice-gouverneur ou membre du conseil provincial), et d’autres encore au niveau législatif ou municipal, à condition qu’il n’y ait qu’un seul fonctionnaire par localité.
Bojie Dy, qui a déclaré avoir 16 proches occupant des fonctions gouvernementales, ne serait pas particulièrement affecté par sa propre proposition. Ses frères représentent des circonscriptions législatives distinctes dans la province d’Isabela, tandis que son fils et sa belle-fille sont maires de différentes localités.
Le projet de loi ne cherche pas non plus à empêcher la succession dynastique, un problème récurrent aux Philippines où, lorsqu’un homme politique atteint la limite constitutionnelle de mandats, un membre de sa famille se présente pour lui succéder. Cette stratégie a permis à des familles comme les Ynarèses de Rizal de rester au pouvoir pendant 33 ans, ou les Dimacuhas de Batangas City pendant 37 ans.
Il est à noter qu’on compte déjà 11 projets de loi anti-dynastie déposés au 20e Congrès. Les versions proposées par les partis Makabayan et Akbayan incluent des dispositions interdisant explicitement la succession immédiate.
Le texte est également muet sur le détournement du système des listes de partis par les dynasties politiques. Il ne prohibe pas qu’un membre d’une dynastie se présente sur une liste de parti tout en ayant des proches occupant des fonctions au Congrès.
L’organisation de surveillance Kontra Daya a révélé que 40 des 156 groupes inscrits sur les listes de partis lors des élections de 2025 avaient des liens avec des dynasties. C’est ainsi que l’ancien président Martin Romualdez a pu étendre son influence à la Chambre des représentants, grâce à une affaire de famille : il représente le premier district de Leyte, tandis que son épouse Yedda et son fils Andrew Julian sont représentants de la liste de parti Tingog. Son oncle, Raymond Mendoza, est également membre du Congrès, représentant le TUCP (Congrès des syndicats des Philippines).
Il est compréhensible que Dy et Marcos aient présenté une proposition anti-dynastie modérée, qu’ils aient ou non une réelle volonté de faire avancer cette réforme. Le Congrès, composé de familles politiques bien établies qui ne souhaitent pas voir leur pouvoir diminuer, s’est toujours montré réticent face à toute proposition visant à limiter les dynasties, malgré l’interdiction constitutionnelle de celles-ci. Un projet de loi plus ambitieux se heurterait à une forte opposition, et les dirigeants parlementaires tenteront probablement de trouver un compromis.
Néanmoins, ce projet de loi présente un certain intérêt. Il pourrait empêcher de futures alliances entre gouverneur et vice-gouverneur, comme celles observées chez les Bersamins d’Abra, les Pinedas de Pampanga et les Singsons d’Ilocos Sur. Cependant, même si une proposition anti-dynastie surmonte l’obstacle de la Chambre des représentants, elle pourrait se heurter à des difficultés au Sénat, où un tiers des législateurs – les Tulfo, les Cayetanos, les Villars et les Estrada-Ejercito – sont frères et sœurs.
La tâche s’annonce donc ardue, malgré le soutien du président, dont la cote de popularité continue de baisser. — Rappler.com
