Washington intensifie sa lutte contre le commerce pétrolier clandestin, en ciblant une flotte de navires qui permet à des pays sous sanctions de contourner les restrictions internationales. Après la saisie d’un pétrolier au large du Venezuela, l’administration américaine a annoncé qu’elle allait multiplier les opérations contre ces navires, tandis que l’Ukraine a mené des frappes similaires en mer Noire.
La saisie, cette semaine, d’un navire au large des côtes vénézuéliennes marque une escalade dans la campagne menée par l’administration Trump contre le président Nicolás Maduro, accusé par la Maison Blanche de faciliter le trafic de drogue vers les États-Unis. Mais cette action s’inscrit surtout dans une offensive plus large, menée par les gouvernements occidentaux, pour démanteler ce qu’ils qualifient de « flotte fantôme ».
Cette flotte, qui opère depuis plusieurs années, est caractérisée par une opacité totale concernant la propriété de ses navires. Les armateurs se cachent souvent derrière des boîtes postales enregistrées aux Seychelles ou à Dubaï. Ces navires, souvent anciens et mal entretenus, naviguent sans assurance standard et manipulent fréquemment leurs systèmes de navigation pour échapper à la détection. Ils changent régulièrement de nom et de pavillon.
Le navire saisi par les États-Unis, par exemple, naviguait sous le nom de Skipper et arborait le pavillon de la Guyane. Il avait pourtant été sanctionné en 2022 par l’administration Biden, sous le nom d’Adisa et arborant le pavillon panaméen. Selon des informations du Washington Post, le navire aurait effectué plusieurs voyages vers et depuis l’Iran l’année dernière, avec des escales en Chine et en Syrie, tout en désactivant régulièrement la transmission de ses données de localisation.
Des analystes, cités par Reuters, indiquent que le Skipper était chargé de pétrole au Venezuela début décembre et a transféré une partie de sa cargaison à un autre pétrolier à destination de Cuba. Cuba, allié idéologique du Venezuela, dépend depuis des années des exportations pétrolières vénézuéliennes. Le manque d’entretien de sa propre flotte l’a contraint à recourir à la flotte fantôme, aggravé par l’effondrement de ses infrastructures et les sanctions internationales qui ont entraîné des coupures de courant fréquentes.
Pour les États-Unis, exercer une pression accrue sur l’économie cubaine pourrait constituer un avantage supplémentaire en ciblant cette flotte. Mais l’enjeu dépasse largement Cuba. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a donné une nouvelle dimension à cette question, les sanctions internationales visant à priver le Kremlin de ses revenus énergétiques ayant stimulé l’utilisation de ces navires pour contourner les restrictions.
« La Russie, le Venezuela et l’Iran ont longtemps été les principaux acteurs de la flotte fantôme, mais l’implication de la Russie a constitué une sorte de bond en avant qui a fait sortir cette économie de l’ombre », explique Elisabeth Braw, chercheuse principale au Conseil atlantique, à Vox. On estime désormais que ces navires représentent environ 20 % de la flotte pétrolière mondiale, constituant un véritable marché parallèle de l’énergie.
Les autorités et les analystes s’inquiètent non seulement de l’aide économique que cette flotte apporte à ces régimes, mais aussi du risque de marées noires catastrophiques causées par des navires délabrés et mal entretenus, sans assurance ni propriétaire responsable pour assumer les coûts de nettoyage.
Bien que l’administration Trump présente la saisie du Skipper comme une action spécifique contre le Venezuela, il s’agit d’une mesure qui pourrait être prise par n’importe quelle administration, souligne Fred Kaplan de Slate. Il est également important de noter que la saisie a été effectuée par la Garde côtière, sur la base d’un mandat, contrairement aux récentes frappes contre des bateaux de drogue présumés, menées par l’armée sans autorisation légale.
Par ailleurs, l’Ukraine a également intensifié ses attaques contre la flotte fantôme ces dernières semaines, frappant cinq pétroliers transportant du pétrole russe : trois en mer Noire, près de ses côtes, un près de la Turquie et un au large de la côte ouest de l’Afrique. Ce changement de stratégie, après des années d’évitement des navires commerciaux russes, pourrait être motivé par le désespoir face aux pertes territoriales et à la pression de l’administration Trump pour un cessez-le-feu potentiellement défavorable.
Ces frappes ukrainiennes révèlent également une contradiction dans l’approche de Trump : bien qu’il fasse pression sur l’Ukraine pour qu’elle négocie, son administration a été plus permissive que celle de Biden en ce qui concerne les attaques contre les infrastructures énergétiques russes. La coïncidence de la saisie américaine et des frappes ukrainiennes est probablement fortuite, mais elle souligne la complexité de l’économie souterraine qui a émergé en réponse à l’utilisation croissante des sanctions et pourrait annoncer des mesures plus agressives pour la réprimer.
