Publié le 10 novembre 2023 12:44:00. Une étude de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) évoquant une forte prévalence de dépression et de pensées suicidaires chez les professionnels de santé européens suscite l’inquiétude, mais un psychiatre bruxellois nuance ces chiffres, estimant qu’ils reposent sur une interprétation des symptômes plutôt que sur des diagnostics établis.
- Selon l’OMS, un professionnel de santé européen sur trois souffre de dépression et un sur dix a des idées suicidaires.
- Le professeur Pierre Oswald, psychiatre à l’Hôpital universitaire de Bruxelles (HUB), met en garde contre une interprétation hâtive de ces données, basées sur un questionnaire d’auto-évaluation.
- Il souligne l’importance de distinguer les symptômes dépressifs d’une dépression diagnostiquée et de ne pas réduire l’évaluation du risque suicidaire à une simple question.
Les chiffres récemment publiés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) concernant la santé mentale des professionnels de santé en Europe ont fait grand bruit. L’étude, menée auprès de 90 000 médecins et infirmiers, révèle qu’un soignant sur trois serait touché par la dépression et un sur dix aurait envisagé le suicide. Des données alarmantes qui ont immédiatement été reprises par les médias. Pourtant, ces conclusions sont remises en question par le professeur Pierre Oswald, directeur du service de psychiatrie de l’Hôpital universitaire de Bruxelles (HUB).
« Ces chiffres donnent l’illusion d’une épidémie de dépression, alors qu’ils reposent sur une simple auto-enquête », explique le Pr Oswald. Il s’inquiète d’une interprétation trop rapide et simpliste de ces résultats, qui, selon lui, ne reflètent pas une réalité clinique aussi tranchée. Comme beaucoup de ses confrères, il a été frappé par les titres alarmistes qui ont suivi la publication du rapport de l’OMS Europe à l’occasion de la Journée mondiale de la santé mentale.
La méthodologie employée par l’OMS est au cœur des préoccupations du psychiatre. L’étude se fonde sur le PHQ-9, un questionnaire d’auto-évaluation en neuf points, largement utilisé pour détecter les symptômes dépressifs. « C’est un bon outil de dépistage, pas un outil de diagnostic », rappelle Pierre Oswald. « Diagnostiquer une dépression sur la base d’un score de 8 à 12, c’est comme diagnostiquer un psoriasis sur la base d’une photo : pertinent pour alerter, mais insuffisant pour tirer des conclusions. »
Cette confusion est d’autant plus problématique lorsqu’il s’agit d’évaluer le risque suicidaire. Le rapport de l’OMS indique qu’un professionnel de la santé sur dix a déclaré avoir eu des « pensées suicidaires passives » au cours des deux dernières semaines, sur la base d’une seule question du PHQ-9 (« il vaut mieux être mort »). « Encore une fois, c’est un indicateur utile pour alerter, mais pas pour évaluer le risque de suicide », souligne le professeur Oswald. « La suicidalité ne peut pas être évaluée par une seule phrase : elle nécessite une conversation clinique approfondie. »
Le rapport de l’OMS lui-même reconnaît d’ailleurs cette limite. Son glossaire précise que le score utilisé n’est « pas adapté pour poser un diagnostic », mais sert à « estimer la fréquence des symptômes ». « Le problème est que cette nuance n’est pas reprise dans le communiqué », regrette Oswald. Et cela rend le message contre-productif.
L’intention de l’OMS était louable : alerter sur le malaise croissant des soignants, dans un contexte de pénurie de personnel et de surcharge de travail. Mais en négligeant les nuances méthodologiques, le message s’est transformé en un slogan chiffré : un soignant sur trois souffre de dépression. « C’est devenu : ‘dépression’, point barre », déplore le professeur Oswald.
Selon lui, ce glissement affaiblit la crédibilité du discours scientifique : « Si les diagnostics de dépression sont posés sur la base d’un questionnaire, je peux publier dix études par jour. » Il y voit le reflet d’une tendance plus large : la propension à transformer toutes les données sur la santé mentale en récits émotionnels. Il parle même d’une forme de « lavage de santé mentale », en référence au greenwashing.
En exagérant l’aspect alarmant de la situation, prévient-il, on risque de banaliser la souffrance réelle des professionnels de santé. Une confusion qui, à terme, « nuit à la fois à la prévention et à la confiance dans la psychiatrie », estime Pierre Oswald. « La psychiatrie mérite mieux que des diagnostics posés en quatre minutes. »
Malgré ces réserves sur l’interprétation des chiffres, le constat de base reste préoccupant : les professionnels de santé sont en difficulté. Les recherches de l’OMS mettent en évidence des facteurs de risque bien réels : longues heures de travail, travail de nuit, exposition à la violence et contrats de travail précaires. Ces données sont solides. « Les soignants souffrent plus que les autres, mais pas nécessairement de dépression », nuance le Pr Oswald.
Cette distinction est essentielle. Reconnaître la souffrance ne signifie pas qu’elle doit être systématiquement considérée comme une maladie. Pour le psychiatre, il est plus urgent de s’attaquer aux causes structurelles qui minent le moral des équipes : surcharge chronique, manque de reconnaissance, isolement professionnel. « La recherche montre clairement que les symptômes dépressifs sont trois à quatre fois plus susceptibles de survenir en l’absence de soutien institutionnel. »
Il y voit un signal utile : « L’amélioration de la qualité du travail est aussi liée à la qualité de vie au travail. Il faut encourager la flexibilité des horaires de travail, offrir un espace d’écoute et renforcer les mesures de prévention internes. Créer ces structures d’accompagnement n’est pas un luxe : c’est un facteur qui rend les hôpitaux plus attractifs et favorise la rétention du personnel. » Il souligne également une distinction essentielle mais souvent oubliée : « Le dépistage doit servir à orienter et non à étiqueter. Si vous confondez les deux, vous privez les professionnels de santé d’une véritable compréhension de ce qu’ils vivent. »
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