Publié le 15 novembre 2023 20h40. L’administration américaine, sous la présidence de Donald Trump, intensifie la pression sur l’Europe pour qu’elle réduise sa dépendance énergétique à la Russie, en promouvant à la fois des sanctions et l’importation de gaz naturel liquéfié (GNL) américain, une stratégie qui suscite des tensions avec l’Union européenne.
- Donald Trump a autorisé la Hongrie à continuer d’importer du pétrole et du gaz russe pendant un an supplémentaire, malgré les efforts visant à isoler Moscou.
- L’UE s’inquiète de l’augmentation des achats de GNL américain, craignant une nouvelle forme de dépendance énergétique.
- Plusieurs pays d’Europe du Sud-Est sont confrontés à des pressions pour se conformer aux sanctions américaines et trouver des alternatives aux approvisionnements énergétiques russes.
L’administration Trump poursuit une politique énergétique à deux volets en Europe : d’un côté, elle renforce les sanctions contre la Russie pour la contraindre à modifier son comportement en Ukraine ; de l’autre, elle encourage activement l’achat de GNL américain, offrant une alternative aux approvisionnements russes. Cette approche, bien que présentée comme un moyen de garantir la sécurité énergétique de l’Europe, est perçue par certains comme une tentative de favoriser les intérêts économiques américains.
Lors d’une rencontre avec son homologue hongrois, Viktor Orbán, Donald Trump a accordé une dérogation à la Hongrie, lui permettant de continuer à importer du pétrole et du gaz russe pendant un an supplémentaire. Cette décision intervient alors que l’UE a déjà interdit la plupart des importations de pétrole russe et prévoit d’arrêter d’acheter du gaz russe d’ici 2028. L’argument de la Hongrie, selon lequel elle n’a pas d’accès facile à d’autres sources d’approvisionnement, a été jugé spécieux par certains observateurs. La Maison Blanche a par ailleurs annoncé que M. Orbán s’était engagé à acheter 600 millions de dollars de GNL américain.
Cette initiative a suscité l’irritation d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, qui avait déjà exprimé son mécontentement face aux accords d’achat de GNL conclus par d’autres pays européens avec les États-Unis. L’UE cherche à diversifier ses sources d’approvisionnement énergétique et à réduire sa dépendance à la Russie, mais elle craint que la substitution du gaz russe par le GNL américain ne crée une nouvelle forme de dépendance.
La pression américaine se fait particulièrement sentir dans les pays d’Europe du Sud-Est, où les entreprises russes détiennent des actifs importants dans le secteur de l’énergie. En Serbie, par exemple, la raffinerie NIS, principale productrice d’essence et de diesel du pays, est contrôlée à plus de 50 % par le géant gazier russe Gazprom. Pour éviter les sanctions américaines, la compagnie croate JANAF a cessé de fournir du pétrole à la Serbie, ce qui a entraîné une révision à la baisse des prévisions de croissance économique du pays.
Face à cette situation, le gouvernement serbe a annoncé que Gazprom allait vendre ses actions au Département du Trésor américain. La compagnie hongroise MOL a été évoquée comme un acheteur potentiel d’une partie de ces actions, ce qui permettrait de réduire la participation russe dans NIS à moins de 50 %. Le ministre serbe de l’Énergie, Dubravka Đedović Handanović, a souligné l’urgence de trouver une solution pour garantir l’approvisionnement en carburant du pays.
Parallèlement, les États-Unis exercent des pressions sur la Bulgarie pour qu’elle se débarrasse de ses actifs énergétiques russes. Le Parlement bulgare a adopté en urgence une loi permettant à l’État de prendre le contrôle de la plus grande entreprise industrielle du pays, la raffinerie Lukoil Neftochim, qui appartient à la société privée russe Lukoil. Cette mesure, surnommée la « loi des 32 secondes » en raison de la rapidité avec laquelle elle a été adoptée, vise à garantir la continuité de la production d’essence, de diesel et de kérosène.
La Turquie, quant à elle, bénéficie actuellement d’exceptions aux sanctions américaines et continue d’importer du pétrole et du gaz russe à des prix avantageux. Le ministre du Commerce turc, Ömer Bolat, a déclaré que ces importations étaient « vitales » pour son pays. Cependant, Ankara explore également de nouvelles sources d’approvisionnement, et a récemment signé un accord avec les États-Unis pour l’importation de quatre milliards de mètres cubes de GNL par an pendant vingt ans.
L’Ukraine, confrontée à des attaques russes contre son système énergétique, dépend également du GNL américain pour assurer son approvisionnement en gaz. La société ukrainienne Naftogaz a annoncé qu’elle allait acheter jusqu’à 300 millions de mètres cubes de GNL américain à la société polonaise Orlen, en complément des 450 millions de mètres cubes déjà commandés. Le PDG de Naftogaz, Sergii Koretskyi, s’est félicité de cette opération, qui permettra de « sécuriser des volumes supplémentaires de gaz importés » pendant la saison de chauffage.
Pour compenser la perte de production due aux attaques russes, l’Ukraine a repris ses importations de gaz via une route transbalkanique passant par la République de Moldavie, la Roumanie et la Bulgarie, jusqu’aux terminaux GNL grecs d’Alexandroupolis et de Revythousa. Cette route, construite à l’époque soviétique pour acheminer le gaz russe vers l’Europe, est désormais utilisée pour transporter le GNL américain vers l’Ukraine.
L’UE finance cependant peu le développement des infrastructures nécessaires à l’acheminement du GNL dans la région, considérant le gaz comme une source d’énergie à éliminer progressivement. La modernisation du réseau de gaz bulgare, par exemple, est financée entièrement par le gestionnaire du réseau public Bulgartransgaz. L’expansion des ports GNL dans l’Adriatique et au nord de la mer Égée, ainsi que la production de gaz au large de la côte roumaine de la mer Noire, pourraient contribuer à renforcer la sécurité d’approvisionnement de l’Europe du Sud-Est et de l’Ukraine, selon Fabian Laminger, spécialiste des infrastructures chez Raiffeisenbank International (RBI).
Bien que l’UE semble avoir réussi à réduire sa dépendance à la Russie, certains experts mettent en garde contre le risque d’une nouvelle dépendance vis-à-vis des États-Unis. La politique énergétique imprévisible de Donald Trump pourrait, à terme, restreindre la marge de manœuvre stratégique de l’Europe.
