Home MondeDécolonisation et écoute: un commissaire suisse parle de la Biennale de São Paulo

Décolonisation et écoute: un commissaire suisse parle de la Biennale de São Paulo

by Clara Dubois

Publié le 31 octobre 2025 à 09h00. La 36e Biennale de São Paulo, qui se tient jusqu’en janvier 2026, entend rompre avec un héritage de prédominance blanche dans le monde de l’art brésilien, en donnant une place centrale aux voix et aux perspectives des pays du Sud.

  • L’équipe curatoriale, dirigée par Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, met l’accent sur l’écoute et la décolonisation des structures artistiques.
  • Anna Roberta Goetz, commissaire de l’exposition, souligne l’importance de sortir de la bulle occidentale et de privilégier les interactions au-delà du visuel.
  • L’exposition explore les thèmes de la colonisation, des catastrophes environnementales et de la violence raciale à travers le travail de 125 artistes.

La 36e Biennale de São Paulo s’inscrit dans une volonté de transformation profonde du paysage artistique brésilien, historiquement dominé par une élite blanche. Créée en 1951, la Biennale cherche à s’affranchir d’un modèle où les contributions des pays du Sud étaient souvent réduites à une simple représentation territoriale, sans prise en compte de leurs récits sociaux, raciaux et artistiques.

Selon la chercheuse Luciara Ribeiro, même les rares exceptions à cette règle, comme la participation de délégations africaines dans les premières années de l’exposition (1951-1961), se limitaient à un intérêt pour le Sud en tant que territoire, sans véritable considération pour ses contre-récits. L’équipe curatoriale actuelle, menée par Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, également directeur de la Maison des Cultures du Monde à Berlin, ambitionne de proposer une cartographie des arts visuels et sonores plus équilibrée et inclusive.

Bonaventure Soh Bejeng Ndikung a souligné, lors de sa prise de fonction, que les biennales, malgré les défis auxquels elles sont confrontées, restent des baromètres importants pour mesurer les tensions sociopolitiques mondiales.

Intitulée « Tous les voyageurs ne parcourent pas les routes – de l’humanité comme pratique », tirée d’un poème de l’écrivaine brésilienne Conceição Evaristo, l’exposition privilégie les discours qui abordent l’héritage de la colonisation, les catastrophes environnementales et les diverses formes de violence, notamment raciale, qui affectent différentes régions du monde.

Anna Roberta Goetz, commissaire et essayiste, partage son expérience :

« Nous sommes cinq responsables du travail de commissariat, dont deux viennent du Brésil, c’est-à-dire du contexte dans lequel se déroule la Biennale », explique Goetz, soulignant l’importance, surtout pour ceux qui viennent de l’extérieur, d’être à l’écoute de l’environnement.

Anna Roberta Goetz, commissaire de la Biennale

Goetz, qui vit entre la Suisse et le Mexique, a quitté Bâle il y a plus de 20 ans pour s’installer en Allemagne, en quête d’une expérience plus diversifiée. Avant de rejoindre la Biennale, elle a travaillé comme conservatrice au Musée d’art moderne de Francfort et a enseigné à l’Université des Arts de Zurich.

L’exposition met l’accent sur l’écoute comme moyen d’accéder à une autre forme de perception. Goetz explique :

« Quand on écoute, sans aucune image devant soi, un autre monde s’ouvre. Des souvenirs sont évoqués et un autre type d’accès devient possible. »

Anna Roberta Goetz, commissaire de la Biennale

Un exemple concret de cette approche est l’œuvre de Nguyen Trinh Thi, une artiste vietnamienne qui a créé une installation sonore où les paysages sonores d’Asie de l’Est se taisent en fonction des mouvements des visiteurs ou de l’intensité de la lumière dans la pièce.

L’équipe curatoriale a également choisi de minimiser les informations contextuelles sur les œuvres exposées, telles que la nationalité ou le parcours des artistes. Goetz justifie cette décision :

« Il est important que les visiteurs de l’exposition ne voient pas l’étiquette, le nom et le titre de l’œuvre, les matériaux, l’année ou toute autre information avant de voir l’œuvre elle-même. »

Anna Roberta Goetz, commissaire de la Biennale

L’objectif est de favoriser un engagement direct et intuitif avec les œuvres, en encourageant les visiteurs à se forger leur propre interprétation avant de connaître leur contexte de création.

Cette démarche s’inscrit dans une volonté plus large de décoloniser les structures artistiques et de remettre en question les hiérarchies établies. Goetz souligne l’importance de collaborer avec des institutions locales, comme la Maison du Peuple, un centre culturel et de mémoire à São Paulo, afin de renforcer l’impact de la Biennale sur la communauté locale.

L’exposition « Parti depuis longtemps, toujours là – Son moyen » (2023-2024), dont Goetz a été commissaire au musée Marta Herford en Allemagne, a été une expérience déterminante dans sa réflexion sur le rôle de l’écoute dans l’art.

Rédaction : Eduardo Simantob et Catherine Hickley

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