Publié le 2024-02-29 18:35:00. La récente visite du ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, à Damas témoigne d’un changement de cap significatif de Berlin à l’égard de la Syrie, tandis que la France semble adopter une approche plus distanciée, recentrant ses priorités sur ses enjeux internes.
- L’Allemagne privilégie désormais une approche pragmatique en Syrie, axée sur la gestion des dossiers de crise, notamment la question des réfugiés.
- La France, confrontée à des défis internes, semble réduire son engagement diplomatique en Syrie, privilégiant d’autres priorités.
- Ce réalignement des stratégies européennes pourrait conduire à une division fonctionnelle du travail, l’Allemagne se concentrant sur les aspects opérationnels et la France sur le rôle de supervision politique.
La visite de Johann Wadephul à Damas, précédée par une mission préparatoire de son prédécesseur, Annalena Baerbock, marque une rupture avec l’approche précédente de l’Allemagne, qui consistait à conditionner tout engagement à une transition politique. Cette évolution est le résultat de pressions internes et internationales croissantes, obligeant Berlin à revoir sa stratégie et à adopter une approche plus réaliste.
L’Allemagne semble désormais privilégier ce que les politologues appellent le « pragmatisme adaptatif », une reconnaissance sobre de la réalité politique syrienne telle qu’elle est. Plutôt que de s’engager dans des négociations complexes ou des manœuvres géopolitiques, Berlin se concentre sur des priorités techniques plus étroites, en particulier la question sensible des réfugiés. Des efforts de rapatriement volontaire organisé sont envisagés, nécessitant un dialogue direct avec les autorités syriennes pour assurer la stabilité et la réintégration des personnes concernées.
Ce recentrage allemand contraste fortement avec la posture de la France, qui semble se désengager progressivement de la scène syrienne. Ce retrait ne résulte pas d’un changement fondamental de position sur le régime de transition, mais plutôt d’une redéfinition des priorités des intérêts nationaux. La théorie de la politique étrangère qualifie ce phénomène de « stratification des intérêts », où les engagements diplomatiques à faible rendement sont relégués au profit de dossiers liés aux enjeux intérieurs, à la légitimité et à la sécurité.
La France est confrontée à une fragmentation politique interne et à des crises de légitimité qui accélèrent ce changement de cap. Paris adopte une politique d’« attrition stratégique », affaiblissant sa position en Afrique et cédant des arènes périphériques à ses partenaires européens. Cette prudence ne signifie pas un renversement de politique, mais plutôt une perte de pertinence dans un contexte de concurrence accrue, favorisant un « recentrage défensif » sur les engagements tournés vers l’extérieur.
Alors que l’Allemagne prend l’initiative de combler le vide laissé par la France et d’autres capitales européennes, Paris maintient une surveillance distante, manquant à la fois des moyens de pression efficaces et d’une vision suffisamment agile pour faire face aux défis intérieurs et à l’évolution du paysage syrien.
La visite de Wadephul à Damas marque un pivot vers un engagement plus pragmatique de l’Europe en Syrie. L’Allemagne aborde désormais la Syrie comme un « partenaire pragmatique », cherchant des leviers d’influence viables dans le contexte actuel, plutôt que de se positionner comme le gardien d’un récit européen unifié. Ce changement de calcul est davantage motivé par des pressions politiques internes – notamment les préoccupations migratoires – que par une stratégie européenne cohérente ou des mandats institutionnels de l’Union européenne.
Ce réalignement s’inscrit dans une tendance plus large à une « politique européenne polycentrique », libérée des doctrines monolithiques et de la rhétorique normative dépassée. L’Allemagne, à l’instar de la Pologne et des États baltes en Ukraine, semble vouloir assumer un rôle de leadership sur mesure, sans attendre le consensus de Bruxelles ni s’en remettre aux cadres dirigés par la France. Cette « diplomatie encadrée » permet à Berlin de forger des lignes d’influence et de coopération conformes aux normes de l’UE, tout en préservant une latitude stratégique.
Berlin poursuit ainsi une double stratégie : gérer les dossiers de réfugiés et de migrations en fonction des pressions politiques intérieures, et cultiver des canaux discrets avec Damas pour des initiatives humanitaires ou orientées vers les services, jetant ainsi les bases d’une « normalisation technique ». Ces approches, connues sous le nom de « relations à basse tension » ou de « politiques d’engagement limitées », sont courantes dans les contextes de transition, où la coordination fonctionnelle doit coexister avec une ambiguïté politique plus large.
Même si la mission de Wadephul n’a pas entièrement déplacé le centre de gravité du portefeuille syrien de Paris vers Berlin, elle signale néanmoins une lente transformation de la dynamique de pouvoir interne de l’UE. Là où la France conserve un capital politique et symbolique de longue date, l’Allemagne renforce son influence grâce à des instruments fonctionnels – institutions robustes, levier économique et efficacité diplomatique – ouvrant la voie à des partenariats techniques à faible friction avec Damas qui ne nécessitent pas un mandat complet de l’UE.
Cette divergence pourrait conduire à une « division fonctionnelle du travail » : l’Allemagne gérant les portefeuilles exécutifs tels que la migration, l’aide et les services essentiels, tandis que la France préserve son rôle de superviseur politique à travers les canaux de l’ONU et le discours juridique. Cependant, cet arrangement est fragile. Si l’Allemagne parvient à établir une communication stable avec Damas, elle pourrait progressivement assumer la primauté dans l’élaboration de la politique européenne en Syrie, en particulier si la France ne parvient pas à proposer des alternatives convaincantes.
L’approche européenne à l’égard de la Syrie reste fragmentée, guidée davantage par les capitaux nationaux que par les stratégies cohérentes de l’UE. Le voyage de Wadephul à Damas pourrait marquer l’aube d’une nouvelle phase dans la gestion européenne du dossier syrien, fondée sur le réalisme politique. Le résultat dépendra moins de l’ampleur de l’implication de l’Allemagne que de la volonté de la Syrie de rendre la pareille et de la capacité de Berlin à poursuivre ses efforts sous l’égide de l’Europe.
Si Paris continue dans sa posture de gestion observationnelle, elle risque d’être progressivement exclue de l’équation, incapable d’allier son influence rhétorique à des instruments politiques tangibles. Pour l’instant, la Syrie constitue une nouvelle arène dans la lutte d’influence intra-européenne en pleine évolution.
Cet article a été traduit et édité par TheSyrian Observer. L’Observateur syrien n’a pas vérifié le contenu de cette histoire. La responsabilité des informations et des opinions exposées dans cet article incombe entièrement à l’auteur.
