Publié le 9 décembre 2025 à 09h22. Le marché du crédit privé connaît une croissance fulgurante et se rapproche de plus en plus de celui des obligations publiques, brouillant les frontières traditionnelles entre ces deux sources de financement et attirant l’attention des investisseurs.
- Le crédit privé devrait atteindre environ 5 000 milliards de dollars d’ici 2029, contre 3 000 milliards de dollars début 2025.
- Cette convergence est alimentée par le retrait des banques de certains types de prêts, la demande d’emprunteurs pour des financements sur mesure et la recherche de rendements plus élevés par les investisseurs.
- Des inquiétudes émergent quant à une potentielle baisse des normes de souscription et une exposition accrue aux risques, notamment suite à des défaillances récentes comme celle de First Brands.
Autrefois cantonné au financement d’entreprises de taille moyenne, le crédit privé s’est considérablement diversifié. Il englobe désormais tous les secteurs d’activité, toutes les tailles d’entreprises et différents types de garanties. Cette évolution incite les investisseurs institutionnels à considérer le crédit privé comme une composante à part entière de leur allocation d’actifs, au même titre que les obligations à haut rendement et les prêts à effet de levier.
Selon un rapport de Morgan Stanley, les actifs sous gestion dans le secteur du crédit privé devraient atteindre environ 5 000 milliards de dollars d’ici 2029, en hausse par rapport aux 3 000 milliards de dollars de début 2025. Bien que cette somme représente encore une fraction du marché obligataire global, elle est désormais comparable à la taille du segment de la dette publique à haut rendement, selon JP Morgan.
Emily Bannister, gestionnaire de portefeuille de crédit chez Wellington Management, anticipe une intensification de ce phénomène :
« Au cours de l’année à venir, nous nous attendons à ce que le crédit privé renforce son rôle de solution de financement traditionnelle et ressemble plus étroitement aux marchés obligataires publics. »
Emily Bannister, gestionnaire de portefeuille de crédit, Wellington Management
Elle souligne que le marché affiche désormais « un analogue du crédit privé pour chacun des secteurs obligataires du marché public », signifiant que presque tous les types de dettes disponibles sur le marché obligataire traditionnel ont désormais une contrepartie sur le marché privé.
Les acteurs du crédit privé ne se limitent plus aux prêts aux entreprises de taille moyenne. Ils proposent désormais des produits similaires aux prêts de qualité investissement, à la dette à haut rendement, au financement adossé à des actifs, ainsi qu’au crédit immobilier et aux infrastructures. Cette convergence se manifeste notamment dans des secteurs comme l’immobilier commercial et les centres de données, où les montages financiers combinent banques, titrisation hypothécaire commerciale, sociétés d’investissement immobilier et crédit privé.
Danielle Poli, directrice générale d’Oaktree Capital Management, observe une convergence particulièrement marquée entre les prêts directs – des financements personnalisés proposés par des acteurs du crédit privé – et les prêts largement syndiqués, traditionnellement orchestrés par un groupe de banques :
« Les conditions et les tarifs sont de plus en plus semblables entre le crédit privé et les prêts bancaires traditionnels, les gestionnaires de fonds étant de plus en plus ‘agnostiques’ à l’idée d’exploiter l’un ou l’autre. »
Danielle Poli, directrice générale, Oaktree Capital Management
Elle décrit une « coexistence symbiotique » entre ces deux types de prêts, les distinctions s’estompant progressivement.
Plusieurs facteurs expliquent cette croissance. Les banques se retirent de certains types de prêts, les entreprises recherchent des financements plus adaptés à leurs besoins spécifiques, et les investisseurs sont en quête de rendements plus élevés et d’une diversification de leurs portefeuilles. Christopher Acito, PDG de Gapstow Capital Partners, explique que les gestionnaires de crédit privé ont accumulé d’importantes réserves de capitaux, alimentées par la recherche de rendement lorsque les taux d’intérêt étaient bas, en particulier entre 2020 et 2021.
En 2022, lorsque les marchés de la dette publique se sont bloqués suite à la hausse rapide des taux d’intérêt par la Réserve fédérale américaine, les prêteurs privés sont intervenus pour combler le vide. Les montants des prêts ont également considérablement augmenté, passant d’une moyenne de 75 millions de dollars à plusieurs centaines de millions, voire à plus d’un milliard de dollars pour certaines transactions.
Cependant, cette convergence suscite des inquiétudes. Les experts mettent en garde contre une potentielle baisse des normes de souscription, la concurrence accrue poussant les prêteurs à adopter des critères plus souples, similaires à ceux observés sur les marchés syndiqués avant 2020. Les prêts accordés à des entreprises fortement endettées, qui pourraient avoir des difficultés à rembourser leur dette en cas de ralentissement économique ou de hausse des taux d’intérêt, représentent un risque majeur.
L’affaire récente de First Brands, qui a fait défaut sur plus de 1,5 milliard de dollars de prêts privés, illustre ces préoccupations. Putri Pascualy, de l’équipe de prêts directs de Man Group, souligne également le risque de voir les investisseurs doubler involontairement leur exposition aux mêmes emprunteurs, en raison du nombre limité de méga-transactions.
La liquidité est une autre source d’inquiétude. Certains investisseurs craignent que la convergence avec les marchés publics n’entraîne une volatilité accrue sans pour autant offrir la même liquidité. Enfin, la croissance rapide du crédit privé soulève des questions quant à la formation potentielle d’une bulle spéculative, les gestionnaires étant incités à assouplir les normes de prêt pour déployer leurs capitaux.
Selon Pascualy, le crédit privé ne dispose pas encore d’un véritable marché secondaire, rendant difficile la vente rapide de positions en cas de besoin. Les autorités de régulation ont également mis en garde contre les risques liés aux prêteurs non bancaires fortement endettés, opérant dans des structures opaques, qui pourraient amplifier les tensions en cas de ralentissement économique.
Pour aller plus loin
