Les établissements hospitaliers français sont confrontés à un défi majeur : concilier la transition vers une rémunération basée sur la valeur des soins (VBC) avec la nécessité de maintenir leurs revenus. Cette évolution, qui privilégie la prévention et la coordination des soins, pourrait-elle entrer en conflit avec un modèle économique historiquement fondé sur le nombre d’hospitalisations et de consultations aux urgences ?
La mise en place de la VBC semble initialement plus avantageuse pour les organismes d’assurance maladie que pour les hôpitaux. En effet, les hospitalisations évitables, souvent liées à une mauvaise gestion des maladies chroniques ou à un manque de suivi social, représentent un coût important pour les payeurs. De nombreux accords VBC, tels que les paiements groupés ou les programmes spécifiques comme celui de l’oncologie Medicare, visent précisément à réduire ces événements. Cependant, pour de nombreux hôpitaux, en particulier ceux qui opèrent avec des marges faibles, chaque patient hospitalisé représente une source de revenus indispensable.
Pourtant, cette tension est plus complexe qu’il n’y paraît. Les dirigeants d’hôpitaux reconnaissent de plus en plus que l’utilisation excessive des services hospitaliers ne correspond pas aux objectifs à long terme du système de santé. De plus, les outils nécessaires pour atteindre cet objectif sont souvent déjà en place, utilisés pour moderniser les infrastructures, les méthodes de travail et la culture d’entreprise afin de s’adapter à un avenir axé sur la valeur.
La plupart des systèmes de santé fonctionnent aujourd’hui avec une structure de paiement hybride. Si la rémunération à l’acte (FFS) reste une source de revenus importante, une part croissante provient désormais d’accords basés sur la valeur. Ces accords peuvent aller du respect de critères de qualité spécifiques au partage des économies réalisées avec les plans Medicare Advantage, en passant par les paiements groupés pour certains diagnostics avec des employeurs auto-assurés.
Des services globaux, tels que la gestion des soins, l’intégration de la santé mentale, les soins palliatifs et le suivi post-hospitalisation, sont essentiels pour réduire les admissions évitables. Bien que ces services ne génèrent pas directement de revenus importants dans le cadre de la FFS, ils constituent des leviers puissants pour améliorer les performances dans le cadre des contrats VBC et des modèles de partage des risques.
Les responsables financiers des hôpitaux constatent également que, même dans un contexte de FFS, de nombreuses hospitalisations inutiles entraînent des séjours prolongés, une utilisation accrue des ressources et une satisfaction patiente plus faible. Ainsi, les principes de la VBC, qui visent à réduire l’utilisation des soins aigus, trouvent un écho même dans le cadre de la rémunération à l’acte.
Le contexte macro-financier actuel est particulièrement incertain. Les réductions de paiements proposées par le CMS et les politiques de récupération du 340B pourraient affecter les remboursements ambulatoires. La réduction de la taxe des fournisseurs Medicaid, de 6 % à 3,5 %, pourrait également compromettre la capacité des hôpitaux à obtenir des financements fédéraux. De plus, les réductions d’impôts et de dépenses pourraient mettre en péril les finances des hôpitaux, en particulier ceux qui servent des populations vulnérables.
Face à ces pressions financières, les hôpitaux pourraient hésiter à investir dans les infrastructures nécessaires à la VBC, telles que les plateformes de coordination des soins, l’analyse des données et les outils d’engagement des patients. Le partenariat avec des prestataires externes, afin de mutualiser l’expertise et les ressources, pourrait être une solution viable.
Il est important de souligner que la VBC ne signifie pas nécessairement une réduction globale de l’utilisation des soins. Il s’agit plutôt d’un rééquilibrage : moins d’hospitalisations évitables, mais potentiellement davantage de soins à domicile, de services ambulatoires et d’interventions préventives.
La tension entre les revenus des hospitalisations et les objectifs de la VBC est réelle, mais elle n’est pas insurmontable. La plupart des dirigeants d’hôpitaux reconnaissent que l’utilisation excessive des services hospitaliers est une inefficacité et non un modèle économique viable. Le défi consiste à naviguer dans un environnement hybride, en investissant à la fois dans les services de prévention et en adaptant la structure financière pour les soutenir.
À mesure que de plus en plus de contrats avec les payeurs évoluent vers la valeur et que les capacités d’analyse des données s’améliorent, les hôpitaux seront de plus en plus récompensés pour les résultats obtenus, et non pour le volume d’activité. Les organisations qui réussiront dans ce nouveau paradigme seront celles qui sauront concilier leur mission de soins avec une stratégie commerciale durable, en construisant l’infrastructure et la culture nécessaires pour offrir une véritable valeur ajoutée.
À lire aussi
