Publié le 20 décembre 2025 à 20h53. Le spectacle donné par Anthony Joshua face à Jake Paul, soldé par une victoire écrasante, a mis en lumière les contradictions d’une boxe professionnelle de plus en plus à la croisée de l’enjeu sportif et du divertissement lucratif, soulevant des questions sur son avenir et celui de ses consommateurs.
- La victoire d’Anthony Joshua sur Jake Paul a généré un gain total de 138 millions de dollars (environ 103 millions de livres sterling) à partager entre les participants.
- Jake Paul, malgré son statut d’outsider, a réussi à s’imposer dans le monde de la boxe, suscitant des interrogations sur la légitimité et l’avenir de ce sport.
- L’événement a révélé une atmosphère plus proche d’une production de contenu qu’un véritable événement sportif, avec une forte présence de spectateurs filmant et partageant l’expérience en ligne.
La boxe, selon George Foreman, serait le sport auquel tous les autres aspirent. Au-delà de la démonstration de force physique et mentale qu’elle représente, elle a longtemps servi de refuge pour les classes populaires, offrant une voie d’ascension sociale à ceux qui en étaient privés. Un sport, en théorie, sans barrières à l’entrée, vendant un rêve démocratique.
Pourtant, la boxe a toujours été le côté obscur du sport professionnel, ses réglementations fragiles en faisant un terrain fertile pour la criminalité et la corruption. L’absence de véritables barrières à l’entrée n’est pas nouvelle. Il est presque ironique de penser qu’un sport ayant vu l’émergence de figures controversées comme Don King, Frank « Blinky » Palermo et Roy Jones Jr puisse encore sombrer dans la dégradation.
L’affrontement entre Anthony Joshua et Jake Paul, survenu dans le décor clinquant du sud-est de la Floride, a ravivé ces interrogations. Au-delà du résultat sportif, l’événement a mis en lumière les enjeux économiques et la transformation du public de la boxe. L’enjeu n’est plus tant l’avenir du sport lui-même que le monde qui le consomme, un environnement qui a permis à un spectacle aussi cynique que lucratif de générer une telle somme.
Jake Paul n’est pas une anomalie dans le monde de la boxe, mais plutôt un révélateur de ses contradictions. Son incursion de cinq ans dans le monde professionnel, initialement ridiculisée comme une simple imitation, est d’autant plus impressionnante que de nombreuses célébrités s’y sont cassé les dents au fil des décennies, et que peu de ceux qui débutent après l’adolescence parviennent à s’imposer. Paul a bénéficié de ressources illimitées, mais il a également fait preuve d’une discipline indéniable. Il a bâti sa notoriété en affrontant des combattants d’arts martiaux mixtes en déclin, d’autres YouTubeurs, un ancien basketteur et, plus récemment, Mike Tyson, âgé de 58 ans. Ses déclarations selon lesquelles la boxe l’a aidé à grandir en tant que personne, même après s’être fait casser la mâchoire lors de son combat contre Joshua, semblent sincères.
Paul est un meilleur boxeur qu’il ne le laisse paraître, mais surtout un homme d’affaires avisé, exploitant les instincts les plus primaires du public. Il jongle aisément avec ses multiples casquettes : investisseur en capital-risque, PDG, boxeur, entrepreneur. Au fond, il reste un YouTuber, qui n’hésite pas à se montrer ridicule devant la caméra pour gagner en visibilité et en influence. Il a trouvé une formule qui transforme la notoriété en capital, et la boxe, peu regardante sur les impostures, lui a offert juste assez de crédibilité pour rendre l’entreprise rentable.
Paul a choisi un métier qu’il savait révélateur. Malgré ses vantardises, il savait que ce moment viendrait. Il s’y était préparé. En fin de compte, il a offert à l’audience mondiale, forte de près de 300 millions d’abonnés Netflix, le cadeau de Noël qu’elle attendait : le voir brutalement assommé. Le clip de Joshua fracturant la mâchoire de Paul à deux endroits lors de l’assaut final deviendra probablement le contenu de boxe le plus regardé sur YouTube avant la nouvelle année.
L’événement a presque rempli la salle de 20 000 places du Miami Heat, aidé par une baisse des prix des billets à 31 dollars le soir du combat. L’ambiance ressemblait davantage à celle d’une usine à contenu qu’à celle d’un événement sportif : téléphones omniprésents, spectateurs se filmant dans les couloirs, inconnus se croisant et se filmant mutuellement. La promenade théâtrale de Paul aux côtés du rappeur controversé Tekashi 6ix9ine était une provocation calculée, un rappel que l’indignation est toujours payante. Le combat lui-même a vu Paul tenter de gagner du temps en tournant sans cesse dans le ring, évitant l’engagement, ce qui a suscité des huées dès la 45e seconde. Il a visiblement été à bout de souffle après neuf minutes, lançant moins de dix coups de poing par round. Joshua, quant à lui, a dit les mots justes, mais semblait presque triste et embarrassé par l’ensemble de la situation.
Ce qui laisse un goût amer, c’est peut-être que le sport est le reflet de la société – la boxe en particulier – et que nous n’avons pas aimé ce que nous avons vu dans le miroir vendredi soir. Ce n’est pas le plus bas de la farce, car Paul s’est effondré à plusieurs reprises sur la toile sans même subir de pénalité, physiquement épuisé par sa stratégie de fuite, au point où une simple brise aurait pu le renverser.
Certains estiment que Netflix devrait s’excuser d’avoir soutenu un combat qui n’aurait pas été sanctionné à Las Vegas, ni par le British Boxing Board of Control. Mais la société de streaming n’a pas découvert ce phénomène ; elle l’a simplement identifié très tôt. À une époque où les Oscars quittent la télévision traditionnelle, YouTube et les événements sportifs en direct sont devenus les dernières expériences médiatiques communautaires fiables. De ce point de vue, vendredi soir, il s’agissait moins d’une démonstration de puissance financière que d’un investissement stratégique.
L’arrivée de Paul dans la boxe pourrait être positive. Prenons l’exemple d’Amanda Serrano, la première combattante qu’il a signée avec sa société de promotion. Championne dans huit catégories de poids, inconnue du grand public pendant la majeure partie de sa carrière en raison d’un manque d’investissement dans la boxe féminine, elle est passée de 1 500 dollars pour la défense de son titre mondial à des bourses à sept chiffres grâce à la notoriété de Paul. L’attention, même inégalement répartie, peut redistribuer l’argent aux plus méritants. Les quatre combats pour le titre féminin au programme vendredi ont été le point culminant du spectacle.
Les affaires vont bien pour Jake Paul Inc. Il aurait gagné au moins 70 millions de dollars pour les débats de vendredi, voire plus. Sa fiancée, la patineuse de vitesse néerlandaise Jutta Leerdam, est favorite pour remporter une médaille au 1 000 mètres aux Jeux olympiques dans deux mois ; ensemble, ils incarnent le nouveau couple glamour du sport. C’est un excellent orateur, il est soutenu par des entreprises et peut faire à peu près ce qu’il veut. Il ne serait pas surprenant qu’il soit candidat à la présidence américaine dans les 20 prochaines années.
La boxe pourrait sortir indemne de l’ère Jake Paul, voire s’en sortir renforcée, car elle exige toujours quelque chose de réel : préparation, douleur, conséquences. Ce qui devrait nous inquiéter davantage, c’est le monde qui a permis à un novice ayant disputé 13 combats de devenir un visage de ce sport fondé sur le mérite. La popularité de Paul en dit long sur la direction que prend notre société, et ce n’est pas vers le haut.
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