Chaque année, des milliers d’hommes d’Afrique de l’Ouest se lancent dans la périlleuse traversée maritime vers l’Europe, laissant derrière eux des familles confrontées à l’incertitude, à la stigmatisation et à des difficultés économiques considérables. Au Sénégal, les femmes que ces migrants laissent derrière elles se retrouvent souvent seules à la tête de leurs foyers, devant reconstruire leur vie dans un contexte social et financier difficile.
Ndèye Fama Seck se souvient encore du matin de 2009 où son mari est parti, prétextant vouloir aider des migrants dont le bateau avait chaviré. Elle savait, au fond d’elle, qu’il rejoignait ceux qui tentaient de gagner l’Espagne en quête d’une vie meilleure. Les jours se sont transformés en mois, puis en années, sans nouvelles. Aujourd’hui, elle vit au jour le jour, à Thiaroye-sur-Mer, dans la banlieue dakaroise, sautant parfois des repas pour que ses quatre enfants puissent manger à leur faim.
« Les gens disent : ‘Regardez-la, elle est devenue gourmande’ », confie-t-elle, assise sur un couvre-lit fleuri chez sa sœur, où elle se réfugie lorsqu’elle n’a pas les moyens de se nourrir. « Maintenant, elle doit travailler comme nous tous. »
Selon le ministère espagnol de l’Intérieur, 46 843 personnes – majoritairement des Sénégalais – ont emprunté la route de l’océan Atlantique vers les îles Canaries en 2024. Plus de 10 000 personnes sont mortes ou ont disparu au cours de ces voyages. Pour chaque homme qui parvient à destination ou qui disparaît, une femme reste au Sénégal, confrontée à une réalité souvent douloureuse.
Ravenna Sohst, analyste politique au Migration Policy Institute Europe, souligne que « que leurs maris survivent ou non au voyage en Europe, les femmes restées au pays sont comme des veuves ». Elles doivent faire face à la stigmatisation et à l’instabilité financière, et se reconstruire sans pouvoir compter sur un soutien solide.
Tabara Seck, qui n’a aucun lien de parenté avec Ndèye, a été contrainte de devenir le pilier de sa famille après la disparition de son mari, pêcheur, en mer en 2008, alors qu’il se rendait en Espagne. Elle a abandonné son rôle de mère au foyer pour vendre des sacs de glace à ses voisins, utilisant un congélateur acheté à crédit et préparant des repas pour les événements locaux.
« Parfois on en a assez, parfois pas », explique-t-elle, assise dans sa modeste chambre à Thiaroye-sur-Mer, en s’essuyant les yeux. « On vit au jour le jour. » Aujourd’hui, ses enfants l’aident : l’un travaille comme tailleur, l’autre comme femme de ménage. Ensemble, ils gagnent entre 2 000 et 4 000 francs CFA par jour (environ 3 à 7 dollars américains).
Les veuves migrantes sont particulièrement vulnérables dans une société sénégalaise où les hommes gagnent en moyenne deux fois plus que les femmes et contrôlent plus de 90 % des terres agricoles, alors que les femmes représentent au moins 70 % de la main-d’œuvre agricole. « Nous vivons dans une société patriarcale », déplore Yayi Bayam Diouf, militante à Thiaroye-sur-Mer, « les femmes dépendent fortement de leur mari financièrement. »
Certaines femmes, désespérées, sont tentées par la prostitution. Ndèye Fama Seck avoue y avoir pensé, mais a finalement décidé qu’elle préférait la faim à cette voie. « Je ne veux pas que mes enfants me voient faire ça », dit-elle. « Quel genre d’exemple pourrais-je donner ? »
L’absence de preuves de décès complique encore la situation des veuves. Sans acte de décès, elles ne peuvent pas bénéficier d’aides gouvernementales, d’assurances-vie ou d’héritages familiaux.
Yayi Bayam Diouf, qui a perdu son fils lors d’une tentative de migration en 2006, s’est elle-même lancée dans la pêche professionnelle, devenant la première femme à exercer cette activité à Thiaroye-sur-Mer. Elle a ensuite créé le Collectif de femmes de lutte contre l’immigration clandestine, qui aide les veuves à développer des activités génératrices de revenus, comme la fabrication de jus d’hibiscus et de savons artisanaux, qu’elles vendent notamment au Salon international de l’agriculture à Paris.
Elle milite également pour que les autorités délivrent des certificats de disparition aux migrants perdus en mer. « Les conséquences pour les femmes touchées par la migration sont énormes », affirme-t-elle. « Je veux leur montrer qu’il est possible de vivre dignement. »
Pour faire face à leurs difficultés, les femmes sénégalaises se sont organisées en groupes d’épargne communautaires, appelés « tontine », qui leur permettent d’accéder à des microcrédits et de lancer de petites entreprises.
Malgré ces initiatives, la perte d’un mari reste une épreuve immense. Les veuves sont souvent ostracisées par leur communauté et abandonnées par la famille de leur époux. Certaines quittent leur ville pour échapper aux rumeurs et aux accusations de sorcellerie. Même celles dont les maris survivent en Europe se sentent souvent délaissées.
Fatima Kane, dont le mari et son fils sont partis pour l’Espagne il y a deux ans, déplore la perte de sa vie conjugale. « Je suis encore une jeune femme… J’ai des besoins », confie-t-elle depuis son village de pêcheurs de Joal. « Être ici pendant tant de mois sans son mari est très dur. »
Tabara Seck, malgré les difficultés, continue d’espérer le retour de son mari. Dans sa petite maison à Thiaroye-sur-Mer, elle conserve précieusement sa photo près de son lit. « Il a tant sacrifié pour nous », dit-elle. « Je le sens partout. »
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