Publié le 9 octobre 2025 à 11h30. Malgré une conjoncture économique favorable, le budget irlandais pour 2026 révèle une dépendance croissante aux recettes exceptionnelles de l’impôt sur les sociétés et une maîtrise des dépenses de plus en plus fragile, suscitant des inquiétudes quant à la pérennité des finances publiques.
- Le gouvernement prévoit une diminution significative de l’excédent budgétaire, passant de 10 milliards d’euros en 2025 à seulement 5 milliards d’euros en 2026.
- La quasi-totalité des recettes supplémentaires issues de l’impôt sur les sociétés sera absorbée par l’augmentation des dépenses publiques.
- Une détérioration de la conjoncture économique, avec une hausse du chômage ou une baisse des recettes fiscales des multinationales, pourrait rapidement transformer l’excédent actuel en un déficit de 16 milliards d’euros.
L’économie irlandaise affiche actuellement des signes de robustesse. Le plein emploi est atteint, avec un taux de chômage stable à 4,5 %, et la croissance des salaires dépasse l’inflation. Les finances publiques semblent également saines, avec des excédents annuels et une diminution du niveau d’endettement. Cependant, l’analyse des documents budgétaires révèle une vulnérabilité sous-jacente, mise en évidence par la trajectoire des recettes et des dépenses.
Pour 2025, le gouvernement anticipe un excédent public de 10 milliards d’euros. Mais cette marge de manœuvre devrait se réduire de moitié en 2026, à 5 milliards d’euros seulement. Cette baisse, selon les estimations officielles, est directement liée aux choix budgétaires du gouvernement, qui augmente ses dépenses à un rythme supérieur à celui de ses recettes. En d’autres termes, l’État dépense plus vite qu’il ne gagne.
Les prévisions pour 2026 tablent sur des recettes de l’impôt sur les sociétés (IS) atteignant 34 milliards d’euros, une révision à la hausse significative par rapport aux estimations précédentes. Néanmoins, un excédent de seulement 5 milliards d’euros, malgré ces recettes exceptionnelles, signifie que l’intégralité de ces rentrées supplémentaires sera consacrée à financer les dépenses courantes. Cette situation souligne une dépendance excessive à un impôt dont les caractéristiques sont particulières.
L’impôt sur les sociétés irlandais est en effet atypique. Il est fortement concentré entre les mains d’un petit nombre d’entreprises étrangères, principalement américaines. Contrairement aux taxes classiques, il n’a pas d’impact direct sur la demande intérieure, car il est prélevé sur des bénéfices qui ne sont pas réinvestis dans l’économie irlandaise. En utilisant ces recettes pour stimuler la demande, le gouvernement risque d’ajouter de la pression sur une économie qui opère déjà à pleine capacité.
L’inquiétude est d’autant plus grande que les dépenses publiques ont déjà dépassé les prévisions initiales. L’année dernière, le budget 2025 fixait un plafond de dépenses brutes de 105 milliards d’euros pour 2025. Or, le budget présenté récemment prévoit des dépenses de 109 milliards d’euros pour la même année, soit un dépassement de 4 milliards d’euros. Si cette tendance se confirme en 2026, l’excédent budgétaire initial de 5 milliards d’euros pourrait être pratiquement annulé. Dans un contexte de plein emploi et de recettes fiscales exceptionnelles, se contenter de l’équilibre budgétaire serait un résultat décevant.
Les propres chiffres du gouvernement mettent en lumière ces vulnérabilités. Si les recettes exceptionnelles de l’IS venaient à disparaître et que le taux de chômage remontait à un niveau plus habituel, autour de 6 %, le budget irlandais basculerait dans un déficit annuel de 16 milliards d’euros. Ce déficit structurel, estimé à 4,6 % du revenu national brut (RNB) pour 2026, pourrait même atteindre 20 milliards d’euros si les dépassements de dépenses se poursuivent.
Bien qu’aucun scénario pessimiste ne soit actuellement envisagé, le simple fait que les chiffres officiels révèlent une telle exposition est préoccupant. L’une des causes de cette vulnérabilité est la forte croissance des dépenses publiques ces dernières années. Si l’augmentation des dépenses était justifiée au début de la décennie, en réponse à la pandémie de Covid-19 et à l’inflation consécutive à l’invasion russe de l’Ukraine, ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Le budget 2025 prévoit des dépenses brutes votées de 109 milliards d’euros, contre 96,5 milliards d’euros initialement prévus dans le budget 2024. Cela représente une augmentation de 12,5 milliards d’euros, soit 13 %. Un tel rythme de croissance est insoutenable. Sur ce montant, seulement 3 milliards d’euros correspondent à des augmentations de dépenses prévues dans le budget 2025. La majeure partie de cette hausse est due à des dépassements de dépenses et à des annonces politiques faites en dehors du processus budgétaire habituel. Il est même possible que ces dépassements nécessitent une nouvelle révision à la hausse du total pour 2025.
Bien que le budget 2026 respecte globalement les paramètres fixés dans l’Énoncé économique de l’été et prévoie une réserve pour faire face à d’éventuels dépassements, le manque de planification et de gestion budgétaire rigoureuse reste une source d’inquiétude. De plus, les prévisions financières ne s’étendent que jusqu’à la fin de l’année prochaine, alors que le budget de l’année dernière contenait des projections jusqu’en 2030. Enfin, le gouvernement n’a pas publié le plan budgétaire à moyen terme promis dans son programme, qui devait définir une trajectoire quinquennale pour les dépenses publiques nettes. Il n’existe donc aucun plan financier, ni même un cadre financier, pour assurer le financement des services publics, des aides sociales et des projets d’investissement au-delà de la fin de l’année prochaine.
Seamus Coffey est maître de conférences en économie à l’UCC et président de l’Irish Fiscal Advisory Council.
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