Publié le 30 octobre 2024 à 06h31. La domination du dollar américain comme monnaie de réserve mondiale, bien que toujours prééminente, est fragilisée par les politiques économiques imprévisibles de Donald Trump et un changement subtil dans les flux d’investissement. Ces facteurs pourraient accélérer une érosion progressive de son influence.
- Depuis 2014, la part du dollar dans les réserves de change mondiales a diminué de près de 6 points de pourcentage, atteignant actuellement 56 %.
- Les politiques de Donald Trump, visant à réduire les déficits commerciaux, pourraient paradoxalement affaiblir le dollar.
- Une étude récente de la Federal Reserve Bank de Dallas révèle un renversement des investissements : les investissements étrangers aux États-Unis dépassent désormais les investissements américains à l’étranger.
Le dollar américain a longtemps bénéficié d’un statut privilégié, à la fois comme valeur refuge en période de crise et comme source de liquidités pour financer les investissements mondiaux. Cette position lui a permis de rester fort et d’attirer les capitaux, tout en maintenant des importations américaines relativement abordables et en stimulant la consommation intérieure. Cependant, cet équilibre délicat est de plus en plus remis en question.
Jusqu’à récemment, la solvabilité du dollar reposait sur un équilibre entre la dette américaine sur le marché obligataire et les investissements américains à l’étranger. Avant 2018, ces derniers étaient supérieurs. Mais une étude de 2024 de la Federal Reserve Bank de Dallas met en évidence un changement significatif : depuis 2018, la valeur des investissements à risque des investisseurs étrangers aux États-Unis a dépassé celle des investissements américains à l’étranger. Cela signifie que les étrangers ont davantage bénéficié de la prospérité américaine que les Américains de la prospérité étrangère, partageant ainsi une part plus importante du risque lié aux investissements aux États-Unis.
Ce phénomène s’explique principalement par l’écart croissant entre les valorisations des marchés boursiers et de portefeuille aux États-Unis et dans le reste du monde. Les États-Unis sont devenus un marché attractif pour les investissements à risque et les obligations à taux d’intérêt relativement bas. Les investisseurs étrangers ont pu profiter de cette situation à la fois en tant qu’investisseurs et en tant que créanciers, acceptant des taux d’intérêt bas en échange de la sécurité perçue du dollar.
Malgré une dette publique croissante et des déficits budgétaires persistants, le dollar a résisté aux crises, notamment celle de 2008, renforçant même son rôle de valeur refuge. La Réserve fédérale américaine (Fed) n’est jamais intervenue pour contrer cette tendance. Cependant, les récentes initiatives de Donald Trump pourraient compromettre cette stabilité.
Le président américain souhaite remettre en question l’indépendance de la Fed et la contraindre à baisser les taux d’intérêt de manière plus agressive que ne le justifient les conditions économiques actuelles. Une telle politique créerait des anticipations de dévaluation, qui pourraient se réaliser par le biais des opérations de couverture des acteurs du marché. Pour les détenteurs d’obligations américaines étrangères, le coût de la couverture augmenterait, les incitant à rechercher des investissements alternatifs. Un dollar plus faible augmenterait également l’impact des droits de douane américains sur l’inflation intérieure, pénalisant en particulier les industries en aval, dont la compétitivité est déjà affectée par les droits de douane sur les matières premières.
De plus, les propositions de taxation des obligations d’État américaines, évoquées dans le plan dit Mar-a-Lago, inquiètent les investisseurs étrangers. Ces taxes entraîneraient une augmentation des primes de risque sur les obligations américaines, érodant la confiance et la stabilité, atouts essentiels de toute monnaie. Le « privilège exorbitant » du dollar, qui lui permet de financer sa dette à des taux d’intérêt bas dans sa propre devise, pourrait devenir plus coûteux et disparaître. Trump risquerait ainsi d’accélérer la dédollarisation, sans qu’aucune alternative viable ne soit actuellement disponible à court terme, créant un vide propice à l’instabilité.
Un dollar plus faible, tel que souhaité par Trump, entraînerait des flux d’investissement vers d’autres devises, au-delà des investissements directs. Ces flux sont particulièrement sensibles aux comportements grégaires et pourraient submerger les petits marchés d’actifs alternatifs (comme l’euro, la livre sterling, le yen et l’or), favorisant la formation de bulles spéculatives. Un affaiblissement du dollar, selon la volonté de Donald Trump, serait donc susceptible de générer des tensions sur les marchés financiers internationaux.
Cette politique est particulièrement préjudiciable à l’Europe, qui contrôle l’euro, la troisième monnaie de réserve après le dollar et l’or. Avec un marché des capitaux fragmenté et des taux d’intérêt structurellement bas dans le secteur bancaire, l’Europe importerait l’instabilité et la volatilité américaines si elle cherchait à se soustraire au dollar. La Banque centrale européenne (BCE) serait soumise à des pressions extérieures indésirables, susceptibles de compromettre l’indépendance de sa politique monétaire.
Jusqu’à présent, le rôle de valeur refuge du dollar a empêché la fragmentation des marchés de biens causée par les barrières tarifaires de se répercuter sur les marchés financiers. Si cette fonction était compromise et que les marchés financiers se fragmentaient, devenant ainsi un instrument de conflits géopolitiques, des pays comme la Chine et la Russie n’auraient plus besoin de s’efforcer de se libérer du dollar. Donald Trump leur fournirait alors une aide involontaire.
Prof. Dr. Rolf J. Langhammer
Rolf J. Langhammer est économiste spécialisé dans le commerce extérieur et le développement à l’Institut de Kiel pour l’économie mondiale (IfW) et professeur honoraire à l’Université de Kiel. Jusqu’en 2012, il a dirigé différents départements de recherche à l’IfW, dont il a été vice-président et directeur de 1997 à 2012. Il continue de travailler à l’IfW depuis sa retraite en 2012. Image : IfW Kiel, Studio 23