Home AffairesUne décennie avec OBBB : scénarios économiques pour les États-Unis 2025-2032

Une décennie avec OBBB : scénarios économiques pour les États-Unis 2025-2032

by Amélie Bernard

Le plan économique ambitieux de Donald Trump, surnommé « One Big Beautiful Bill » (OBBB), suscite de vives inquiétudes parmi les économistes. Alors que ce projet de loi pourrait bien redéfinir la trajectoire de l’économie américaine, la question centrale est de savoir s’il stimulera une croissance durable ou, au contraire, attisera les flammes de l’inflation.

L’OBBB prévoit une série de mesures majeures : des baisses d’impôts significatives destinées à encourager l’investissement, des dépenses publiques massives dans les infrastructures et la défense, et une politique de protectionnisme commercial sélectif visant à revitaliser l’industrie manufacturière nationale.

Pour comprendre les enjeux, il est essentiel de revenir sur les cinquante dernières années d’évolution économique aux États-Unis. L’économie américaine a été façonnée par quatre variables clés : la masse monétaire (M₂), la vélocité de la monnaie, l’inflation (mesurée par l’indice des prix à la consommation, IPC) et les taux d’intérêt fixés par la Réserve fédérale.

Les années 1970 ont été marquées par les chocs pétroliers et des politiques budgétaires expansionnistes, entraînant une flambée des taux d’intérêt, dépassant les 10 %, et culminant à près de 20 % sous la direction de Paul Volcker, alors président de la Fed. Cette période a été caractérisée par la stagflation, une combinaison de croissance économique stagnante et d’inflation galopante.

De 1985 à 2007, une période de « Grande Modération » a vu une vélocité de la monnaie stable, autour de 1,8 à 2,0, un IPC moyen d’environ 2 % et une croissance régulière d’environ 3 % par an.

La crise financière de 2008 a conduit à des mesures d’assouplissement quantitatif (QE) qui ont doublé la masse monétaire M₂ en une décennie. Cependant, la vélocité de la monnaie s’est effondrée, atteignant des niveaux historiquement bas (environ 1,2), les consommateurs et les entreprises préférant épargner plutôt que dépenser, ce qui a permis de contenir l’inflation.

Les mesures de relance mises en œuvre pendant la pandémie de COVID-19 ont entraîné une augmentation d’environ 25 % de la masse monétaire M₂ en quelques mois. Avec une reprise de la vélocité de la monnaie, l’IPC a atteint 9,1 % en juin 2022, forçant la Fed à relever ses taux d’intérêt plus rapidement qu’elle ne l’avait fait depuis quatre décennies.

À ce stade, la question est de savoir si les États-Unis peuvent soutenir une croissance économique sans raviver l’inflation, alors que la masse monétaire M₂ est déjà à un niveau record (21 900 milliards de dollars américains) et que la vélocité de la monnaie est en hausse (supérieure à 1,4).

Trois scénarios économiques sont envisagés pour la période 2025-2032.

Scénario 1 : Réalignement efficace des chaînes d’approvisionnement. Des exemples passés, comme l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) en 1994, montrent que le déplacement de la production vers le Mexique a pu stimuler la croissance du PIB de 3 à 4 % par an sans provoquer d’inflation significative. De même, les entreprises américaines telles qu’Apple, Nike et Microsoft ont diversifié leurs chaînes d’approvisionnement vers le Vietnam et l’Inde entre 2018 et 2019, contribuant à stabiliser les prix à la consommation malgré les droits de douane élevés imposés sur les produits chinois. Dans ce scénario, on prévoit une croissance du PIB de 2 à 3 % par an, un IPC de 2 à 3 % et des taux des fonds fédéraux d’environ 3 à 3,5 %.

Scénario 2 : Modifications limitées des chaînes d’approvisionnement. La Chine domine actuellement la production mondiale de cellules pour véhicules électriques (environ 85 %, selon l’Agence internationale de l’énergie et l’institut Fraunhofer ISI), ainsi que les chaînes d’approvisionnement en anodes, cathodes et électrolytes. La dépendance des États-Unis à l’égard des aciers spéciaux chinois reste également forte (SteelRadar). Les droits de douane sur l’acier imposés en 2018 ont augmenté les coûts de construction et de fabrication automobile aux États-Unis (Chambre de commerce des États-Unis). Dans ce cas, une croissance du PIB de 1,5 à 2 % par an est envisagée, avec un IPC de 3 à 4 % et des taux de la Fed élevés, entre 4 et 4,5 %, pour maîtriser l’inflation.

Scénario 3 : Dominance budgétaire. L’histoire montre que des dépenses budgétaires massives, comme celles engagées pendant la guerre du Vietnam et le programme de la « Grande Société » entre 1965 et 1975, ont conduit la Fed à maintenir ses taux bas, ce qui a alimenté une inflation dépassant les 13 %. Plus récemment, la période post-COVID (2021-2022) a été marquée par une masse monétaire M₂ élevée, une reprise de la vélocité de la monnaie et des dépenses budgétaires agressives, entraînant une inflation atteignant 9,1 %. Le Bureau du budget du Congrès (CBO) estime que l’OBBB pourrait ajouter entre 2 800 et 5 000 milliards de dollars américains à la dette américaine au cours de la prochaine décennie. Dans ce scénario, une croissance initiale du PIB de 2 % pourrait ralentir par la suite, tandis que l’IPC resterait supérieur à 5 %, et la Fed maintiendrait ses taux entre 2 et 2,5 % pour soutenir le service de la dette fédérale.

Les indicateurs clés à surveiller de près incluent l’évolution des chaînes d’approvisionnement, la confiance des consommateurs et les réactions de la Fed.

En conclusion, la prochaine décennie sera déterminante pour l’économie américaine. Si l’OBBB parvient à catalyser des changements efficaces dans les chaînes d’approvisionnement et à maintenir la confiance des consommateurs, elle pourrait ouvrir la voie à une période de croissance robuste. Cependant, compte tenu de la masse monétaire historiquement élevée et de la reprise de la vélocité de la monnaie, les risques d’inflation sont considérables. Trouver un équilibre entre croissance et stabilité des prix sera le défi le plus important pour la Fed et les futures administrations.

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