L’essor fulgurant des aliments ultra-transformés, caractérisés par leur composition industrielle et leur forte teneur en sucres, graisses et sel, est désormais pointé du doigt comme un facteur majeur de l’augmentation des maladies chroniques à l’échelle mondiale. Une analyse approfondie publiée dans la revue The Lancet révèle les stratégies de l’industrie pour stimuler leur consommation et les conséquences sur la santé publique.
Selon la classification NOVA, ces produits sont fabriqués à partir d’ingrédients peu coûteux – huiles hydrogénées, sirops de glucose-fructose – et d’additifs (arômes, colorants) subissant de multiples transformations industrielles. Ils sont souvent prêts à consommer ou nécessitent un simple réchauffage, et leur emballage est conçu pour attirer le consommateur. Les chercheurs soulignent que ces aliments contiennent généralement des niveaux de sucre, de graisses ou de sel supérieurs à ceux des aliments transformés traditionnels.
Si certains experts s’interrogent sur l’inclusion de produits potentiellement nutritifs, comme les céréales enrichies ou les yaourts aromatisés, dans cette catégorie, l’étude met en évidence que les aliments ultra-transformés sont rarement consommés de manière isolée. Le problème réside dans le remplacement progressif des aliments frais et peu transformés par ces alternatives industrielles, modifiant ainsi les habitudes alimentaires globales.
L’industrie des aliments ultra-transformés représente un marché colossal, atteignant 1 900 milliards de dollars (environ 1 770 milliards d’euros) de chiffre d’affaires annuel en 2023, et sa croissance est constante. Cette expansion est particulièrement marquée dans les pays à faible revenu. Dans les nations développées, comme les États-Unis ou le Royaume-Uni, ces produits représentent déjà plus de 50 % de l’alimentation quotidienne.
« La consommation croissante d’aliments ultra-transformés modifie les habitudes alimentaires dans le monde entier et remplace les aliments et repas frais et peu transformés », explique le Dr Carlos Monteiro, de l’Université de São Paulo (Brésil).
L’Allemagne se distingue comme l’un des pays où la proportion d’aliments ultra-transformés est la plus élevée. Une analyse de marché portant sur plus de 24 000 produits révèle qu’environ la moitié des articles proposés dans les supermarchés allemands entrent dans cette catégorie, selon le professeur Mathias Fasshauer, nutritionniste à l’université Justus Liebig de Giessen.
L’économiste de la santé Peter von Philipsborn, de l’Université de Bayreuth, confirme cette tendance : « Des études montrent systématiquement qu’en Allemagne, on consomme moins d’aliments frais légèrement transformés que ce qui est recommandé, tandis que des produits tels que les boissons gazeuses, les confiseries, les snacks salés et la viande transformée sont consommés plus fréquemment que ce qui est recommandé. »
Selon les auteurs de l’étude, cette évolution est alimentée par le pouvoir économique et politique croissant des multinationales de l’agroalimentaire, qui réalisent d’importants profits grâce à ces produits. Grâce à un lobbying intensif et à des campagnes marketing agressives, elles ont entravé l’adoption de mesures efficaces pour promouvoir une alimentation saine.
La praticité et le faible coût de ces produits jouent également un rôle important. Une pizza surgelée est prête en quelques minutes, contrairement à une pizza maison qui nécessite la préparation de la pâte, des légumes et du fromage. De plus, les ingrédients bon marché et les processus de fabrication automatisés permettent de proposer des prix attractifs.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) souligne que de nombreuses personnes n’ont plus les moyens de s’offrir une alimentation saine, les fruits, les légumes et les légumineuses devenant de plus en plus inaccessibles, tandis que les aliments ultra-transformés restent abordables et largement disponibles.
Les conséquences sur la santé sont préoccupantes. Des dizaines d’études démontrent un lien entre les régimes riches en aliments ultra-transformés et la suralimentation, une mauvaise qualité nutritionnelle (excès de sucre et de graisses malsaines, manque de fibres et de protéines) et une exposition accrue à des substances chimiques et des additifs potentiellement nocifs. Cela augmente le risque d’obésité, de diabète de type 2, de maladies cardiovasculaires et de dépression.
En Allemagne, environ un quart des adultes sont touchés par l’obésité, ce qui entraîne une augmentation des maladies associées et des coûts de santé, selon Peter von Philipsborn.
L’Unicef met en garde contre la vulnérabilité particulière des enfants, qui sont souvent ciblés par des campagnes publicitaires et sont exposés à ces produits dans les écoles, les garderies et les lieux de loisirs. « Étant donné les preuves croissantes liant les aliments ultra-transformés à la malnutrition et aux problèmes de santé chez les enfants, la question n’est pas de savoir s’il est nécessaire d’agir, mais pourquoi tant de pays n’ont pas encore pris de mesures significatives », affirme l’organisation.
Les auteurs de l’étude plaident pour une réponse mondiale coordonnée, similaire à celle menée contre l’industrie du tabac. Ils préconisent des mesures telles que la taxation des produits malsains, l’interdiction de la publicité, l’établissement de normes de qualité pour les repas scolaires et hospitaliers, ainsi que l’amélioration de l’accès à des aliments sains, par exemple en subventionnant les produits frais pour les ménages à faible revenu.
Ils insistent sur la nécessité de lutter contre les inégalités sociales, car la consommation d’aliments ultra-transformés est plus élevée chez les populations défavorisées. Enfin, ils soulignent que l’industrie agroalimentaire exerce une forte pression pour bloquer les réglementations, en utilisant un réseau mondial d’organisations écran et de lobbying.
« Inverser cette tendance sera un processus à long terme », concluent les auteurs, soulignant que la réaction mondiale en est encore à ses débuts.
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