Publié le 5 décembre 2025 à 20h03. Une nouvelle étude révèle que près de 9 millions d’hectares de terres dans le monde sont concernés par des accords de compensation carbone, soulevant des questions sur l’efficacité et l’équité de ces mécanismes pour lutter contre le changement climatique.
- Un rapport de Land Matrix recense 9 millions d’hectares (plus de 22 millions d’acres) de terres impliquées dans des projets de compensation carbone à l’échelle mondiale.
- Des divergences existent entre les évaluations de Land Matrix et de GRAIN concernant la nature de ces projets et leurs impacts sur les communautés locales.
- Des experts appellent à une analyse plus approfondie de ces transactions foncières liées au carbone et à l’abandon de la compensation comme solution miracle à la crise climatique.
Land Matrix, une collaboration entre l’International Land Coalition et plusieurs universités, a récemment publié un rapport détaillant les accords fonciers liés aux compensations carbone. Ces compensations, ou « crédits carbone », sont acquises par des entreprises polluantes pour compenser leurs émissions de gaz à effet de serre. L’étude révèle que 9 millions d’hectares de terres sont actuellement concernés par ces transactions à travers le monde. Des chiffres similaires avaient été établis par GRAIN lors d’une analyse menée l’année précédente.
Toutefois, des différences significatives distinguent ces deux évaluations. Land Matrix a examiné les transactions foncières depuis l’an 2000, incluant les projets visant à éviter la déforestation (souvent appelés REDD+), ainsi que les initiatives de plantation d’arbres, de restauration des zones humides et de gestion des prairies. Les deux tiers des terres identifiées par Land Matrix sont dédiées aux projets REDD+. GRAIN, quant à elle, s’est concentrée sur les transactions foncières conclues entre 2016 et mars 2024, excluant les projets REDD+ ainsi que les initiatives de restauration et de gestion des zones humides ou des prairies. L’analyse de GRAIN s’est limitée aux projets impliquant l’acquisition de terres pour la plantation d’arbres et d’autres cultures destinées à la production de crédits carbone.
Les données de Land Matrix se limitent aux pays à revenu faible et intermédiaire, excluant la Chine « en raison de l’absence de partenaires dans ce pays ». L’étude de GRAIN s’est également concentrée sur les pays du Sud, mais a inclus la Chine, identifiée comme l’une des principales cibles des projets de compensation carbone basés sur l’utilisation des terres.
De plus, l’ensemble de données de Land Matrix exclut les projets de compensation carbone dont les revendications foncières sont antérieures à 2000, laissant de côté certains projets clés impliqués dans des conflits récents, tels que ceux liés à Ricardo Stoppe, un vendeur majeur de crédits carbone au Brésil, reconnu coupable de délits. Les accords de la société émiratie Blue Carbon pour des projets de compensation carbone en Afrique, couvrant des millions d’hectares, ont également été exclus en raison du manque de clarté concernant les détails des transactions foncières.

Ces divergences dans les données reflètent des approches différentes quant à la perception des projets de compensation carbone impliquant des communautés locales par le biais de contrats de plantation et/ou de conservation d’arbres sur leurs terres. Si ces projets n’impliquent pas nécessairement l’acquisition directe de terres par des entreprises, GRAIN estime qu’ils transfèrent essentiellement le contrôle des terres aux entreprises. Selon les témoignages recueillis auprès des populations concernées, ces dernières comprennent rarement pleinement les implications de leurs engagements et sont amenées à céder des terres essentielles à leurs familles et à leurs communautés pour produire des crédits carbone destinés à compenser la pollution d’entreprises. En échange, elles peuvent percevoir de modestes paiements, sous réserve de la vente effective des crédits carbone.
Ce phénomène est comparable à celui de l’agriculture contractuelle, qui peut également entraîner une perte de contrôle pour les agriculteurs, même s’ils conservent la propriété de leurs terres. On pourrait assimiler cela à des accaparements de terres.
GRAIN a mis en évidence les conséquences néfastes de ces transactions foncières carbone dites « communautaires » ou « basées sur les agriculteurs ». Le rapport de Land Matrix, en revanche, fournit peu de preuves pour étayer sa position. Outre quelques études peu convaincantes, le seul exemple clair d’un projet bénéficiant aux communautés, selon Land Matrix, est un projet à Madagascar qui « assure une répartition équitable des revenus provenant de la vente de crédits carbone ».
Ce projet, géré par la société française iTeraka, implique des groupes d’agriculteurs qui plantent des arbres sur leurs terres pour générer des crédits carbone. Les agriculteurs doivent signer des contrats pour participer, interdisant aux villageois de parler aux journalistes ou aux chercheurs non autorisés par iTeraka. Un autre contrat oblige chaque villageois à entretenir les arbres pendant 100 ans et à assumer tous les coûts de plantation et d’entretien, en échange de 70 % des revenus nets de la vente des crédits carbone, les 30 % restants revenant à iTeraka.
Cependant, les revenus nets sont calculés après déduction de tous les coûts de l’entreprise française : salaires, honoraires de consultants, frais de déplacement, etc., sans que les villageois aient leur mot à dire sur ces dépenses. De plus, iTeraka verse aux villageois une somme de 0,02 à 0,03 euros (2,3 à 3,5 cents américains) par an pour chaque arbre de plus d’un an, déduite de leur éventuelle part des revenus.
Voir aussi : L’accaparement des terres liées aux crédits carbone dépossède les communautés du Sud : rapport

Il est probable que les chercheurs de Land Matrix n’aient pas eu accès aux contrats lors de leur évaluation, car la plupart de ces projets ne les rendent pas publics. Dans la plupart des cas, les contrats interdisent explicitement aux agriculteurs de les divulguer. Sur le site internet d’iTeraka, la version française du contrat, seule version légale, est protégée par mot de passe. La version malgache est cependant accessible au public (au 29 octobre 2025).
Les entreprises ne souhaitent pas que les contrats soient publics. Dans tous les contrats examinés par GRAIN, les agriculteurs, au mieux, pourraient recevoir quelques dollars par mois, tout en assumant divers coûts et obligations : participation à des réunions, fourniture de titres fonciers, remplissage de documents, entretien des arbres, et renoncement à des terres agricoles potentiellement utilisées pour la production alimentaire. Tout cela permet aux entreprises de continuer à polluer et d’aggraver la crise climatique qui affecte ces mêmes agriculteurs.
Le rapport de Land Matrix reconnaît les problèmes fondamentaux de la compensation carbone et souligne l’insuffisance des normes et des organismes de certification. Il propose cependant des recommandations pour améliorer ces projets pour les communautés, notamment en « rééquilibrant » la part des projets d’acquisition de terres à grande échelle par des « projets communautaires ou basés sur les agriculteurs ». GRAIN s’oppose fermement à cette approche, estimant que les deux types de projets entraînent des accaparements de terres et d’autres injustices, et reposent sur une équation fallacieuse entre la combustion de combustibles fossiles et la séquestration du carbone.
Ces problèmes ne peuvent être résolus par une meilleure gouvernance foncière, des normes ou une transparence accrue. Il est impératif de mettre fin à la compensation carbone en tant que fausse solution à la crise climatique et de construire des analyses plus approfondies de ces accaparements de terres carbonées.
GRAIN est une petite organisation internationale à but non lucratif qui soutient les petits agriculteurs et les mouvements sociaux dans leurs luttes pour des systèmes alimentaires contrôlés par les communautés et basés sur la biodiversité.
Écoutez aussi le podcast de Mongabay : Une discussion avec le directeur de Tenure Facility, qui a aidé les communautés autochtones et locales à obtenir (ou à récupérer) des droits sur des dizaines de millions d’hectares de leurs territoires traditionnels dans le monde :
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