Home AffairesUne sociologie visuelle du travail au marché de Sukiji à Tokyo

Une sociologie visuelle du travail au marché de Sukiji à Tokyo

by Amélie Bernard

Publié le 2024-02-29 14:35:00. Une série photographique témoigne des coulisses du marché de Sukiji à Tokyo, avant son déménagement, révélant les dynamiques sociales et les conditions de travail liées à l’approvisionnement de la capitale japonaise en produits de la mer.

  • Le marché de Sukiji, bien plus qu’un simple lieu de vente, est un espace de transformation où les produits de la pêche deviennent des mets raffinés.
  • L’analyse photographique met en lumière les relations de travail, les rapports de genre et les conditions souvent précaires des travailleurs.
  • La photographie documente un savoir-faire ancestral, mais aussi les enjeux de la surpêche et de la civilisation des mœurs.

En 2016, un photographe s’est plongé au cœur du marché de Sukiji, à Tokyo, avec un objectif précis : documenter son fonctionnement avant son transfert vers le quartier de Toyosu. Cette immersion a donné lieu à une série d’images qui dépassent la simple observation commerciale pour révéler une véritable configuration sociale, un ensemble de relations structurées entre les individus.

L’image saisit d’emblée une opposition fondamentale entre l’humain et l’animal. Un morceau de thon rouge, encore ensanglanté – une espèce menacée par la surpêche – côtoie des emballages plastiques et des déchets. À l’opposé, un ouvrier manie avec expertise un Magurokiri (couteau long destiné à la découpe du thon), transformant la chair brute en fines tranches régulières. Ce travail, souligne le photographe, s’inscrit dans ce que Norbert Elias (1991) appelle une civilisation des mœurs. La consommation de viande implique une occultation des conditions de production, une sorte de « transsubstantiation » qui élève le corps animal à un niveau d’art culinaire.

L’analyse photographique révèle également des rapports de genre marqués par des inégalités. Au fond de l’image, deux femmes sont confinées dans un espace restreint, entourées de papiers et d’un téléphone ancien. Leur rôle semble se limiter à des tâches administratives – comptabilité, prise de commandes, réception des appels. Contrairement aux hommes, actifs et équipés d’outils, elles sont reléguées à des fonctions subalternes, une situation qui rappelle les observations d’Amélie Nothomb dans son roman autobiographique Stupeur et tremblements (1999). Elles sont exclues de l’utilisation du Magurokiri, symbole de la masculinité et de l’artisanat traditionnel japonais.

Enfin, la photographie met en évidence les conditions de travail des employés du marché. Le personnage central, en plein processus de transformation, travaille sans protection, un smartphone coincé entre son épaule et son oreille. Son visage sérieux suggère qu’il reçoit des instructions ou des commandes. L’environnement délabré – éclairages rudimentaires, murs humides, déchets – témoigne de la vétusté des lieux et des réalités des rapports de production qui organisent l’approvisionnement alimentaire de la société japonaise.

Cette série photographique, bien plus qu’un simple témoignage visuel, offre une réflexion sur les enjeux sociaux, économiques et culturels liés à la consommation de produits de la mer et à la place des travailleurs dans la société japonaise.

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