Publié le 14 novembre 2023 17:42 HNE. Une nouvelle loi québécoise sur la rémunération des médecins soulève de vives inquiétudes chez les pédiatres, qui craignent une réduction de l’accès aux soins pour les enfants et un possible exode de médecins vers d’autres provinces.
- Le projet de loi 2 modifie le système de rémunération des médecins, passant d’un modèle à l’acte à un système de capitation.
- Les médecins dénoncent une classification défavorable des enfants en matière de vulnérabilité, entraînant une rémunération plus faible pour leurs soins.
- Des centaines de médecins ont déjà manifesté leur mécontentement et envisagent de quitter le Québec.
La réforme du système de santé québécois, avec l’adoption du projet de loi 2 le 25 octobre, suscite une levée de boucliers dans la communauté médicale. Les pédiatres, en particulier, s’alarment des conséquences potentielles sur l’accès aux soins pour les plus jeunes. Le gouvernement Legault justifie cette réforme par la nécessité d’assurer un médecin de famille à chaque Québécois, alors que le taux de couverture en soins primaires est parmi les plus bas au Canada.
Le cœur du problème réside dans la nouvelle méthode de rémunération. Les médecins de famille recevront désormais un montant forfaitaire par patient inscrit, variant entre environ 9 $ et 160 $ par an, en fonction du niveau de « vulnérabilité » du patient, tel que défini par le gouvernement. Or, les enfants en bonne santé, y compris les nouveau-nés, ont été classés parmi les patients les moins vulnérables, ce qui signifie une rémunération considérablement réduite pour leur suivi.
Le Dr David Rothstein, médecin de famille montréalais spécialisé en pédiatrie et copropriétaire de la Clinique Médicale Step à Côte Saint-Luc, est particulièrement préoccupé. Il craint que cette situation ne conduise à la fermeture de cliniques et à un départ massif de médecins généralistes.
« Ils ont complètement négligé la population pédiatrique, les enfants. Ils ont dit aux Québécois que les enfants ne sont pas importants. »
Dr David Rothstein, médecin de famille
Il estime que sa propre clinique pourrait être contrainte de fermer ses portes, laissant 21 000 patients – dont 90 % d’enfants – sans médecin.
Le ministère de la Santé se défend en affirmant qu’il s’est basé sur la méthodologie de l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS), une organisation à but non lucratif, pour déterminer les niveaux de vulnérabilité. Selon la porte-parole Marie-Claude Lacasse, un enfant souffrant d’asthme chronique, par exemple, pourrait être considéré comme plus à risque. Cependant, cette explication ne convainc pas les médecins.
L’inquiétude dépasse les frontières du Québec. Une lettre ouverte des présidents des Chaires de pédiatrie du Canada et de la Société canadienne de pédiatrie met en garde contre le risque de transformer les enfants en « dommages collatéraux » et de menacer gravement la santé des Québécois.
Les conséquences de cette loi pourraient également se faire sentir dans d’autres provinces. Entre le 23 octobre et le 13 novembre, environ 290 médecins québécois ont postulé pour travailler en Ontario, selon l’Ordre des médecins et chirurgiens de l’Ontario. Le Nouveau-Brunswick a également reçu 90 demandes de permis médical depuis septembre. Environ la moitié de ces médecins sont des médecins de famille.
La tension entre les médecins et le gouvernement s’intensifie. Plus de 10 000 personnes ont participé à une manifestation au Centre Bell de Montréal le dimanche précédent, et le premier ministre François Legault a reproché aux médecins de perturber un événement familial.
Le gouvernement Legault a déjà subi une démission en lien avec cette loi : le ministre des Services sociaux et neurologue de formation, Lionel Carmant, a quitté le caucus après avoir échoué à convaincre sa femme et sa fille, également médecins, des avantages du projet de loi.
Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a affirmé qu’il ne modifierait pas la loi, mais s’est engagé à ne pas appliquer certaines dispositions controversées concernant la surveillance des pratiques médicales, un geste interprété comme une tentative d’apaisement.
La pédiatre Marie-Joëlle Doré-Bergeron, de l’hôpital Sainte-Justine de Montréal et professeure à l’Université de Montréal, estime que les dispositions de la loi relatives à la santé des enfants nécessitent une révision urgente. Elle craint que de nombreux bébés nés en 2026 ne bénéficient pas d’un examen médical pendant leur première ou deuxième année de vie, ce qui pourrait avoir des conséquences graves sur leur santé.
« Des choses comme des retards de développement ou une incapacité à prendre la bonne quantité de poids seront manquées. »
Marie-Joëlle Doré-Bergeron, pédiatre
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